Interview d'Alain Supiot

"On se trouve dans la même situation qu’à l’époque de Brejnev"

Juriste spécialisé en droit du travail, Alain Supiot était l’invité du Forum mensuel de l’ETUI, le 30 avril dernier. A l’occasion de la sortie de son dernier livre L’esprit de Philadelphie, il a expliqué pourquoi les démocraties européennes ont progressivement sacrifié l’objectif de justice sociale sur l’autel du marché total.

  • Selon vous, la chute du mur de Berlin a été un rendez-vous manqué pour l’Europe sociale. Pourquoi ?

Cette implosion du communisme a été interprétée comme une sorte de victoire finale du système capitaliste à l’échelle du monde. Certains ont parlé de "fin de l’histoire". Et sur cette base, l’on a conçu l’entrée des pays post-communistes dans l’Union européenne en plaquant sur ces pays ce que l’on a appelé l’"acquis communautaire", mais sans y mettre des moyens financiers importants. On aurait pu penser sur un autre mode, celui d’une véritable réunification de l’Europe, sur base d’un pacte fort dans lequel les pays de l’Ouest auraient financé largement la remise à niveau des nouveaux Etats membres avec, en contrepartie, le respect par ces pays d’une discipline fiscale et sociale pleinement négociée. Et de ce point de vue, l’élargissement a été un ratage qui n’a fait que répéter à grande échelle les difficultés qui sont nées de ce qui s’est passé avec la réunification de l’Allemagne.

  • Vous utilisez la métaphore de la société féodale pour décrire la percée du modèle ultra-libéral. En quoi ces deux modèles peuvent-ils être similaires ?

Ma référence au système féodal n’est pas liée à l’ultralibéralisme de manière aussi étroite que ne le suggère votre question. C’est sur un temps historique plus long qui correspond à un certain effritement des structures des Etats-nations. Le monde s’est construit comme un pavage d’Etats souverains et sur chaque territoire il y avait une loi et une seule. La situation de chaque citoyen de chaque pays dépendait de cette loi et seulement de cette loi.

Ce modèle s’est effrité sans que l’on ait construit à d’autres niveaux des véritables sources législatives dotées d’une autorité suffisante. Et c’est cela le phénomène qui peut être vu dans l’histoire longue du droit comme un processus de re-féodalisation. Dans une société où on ne peut plus se fier à une loi qui serait la même pour tous, ce qui devient la seule source réelle de protection, ce sont les liens sur lesquels les personnes peuvent compter, leur réseau.

Si l’on regarde du point de vue institutionnel ce qu’il y a derrière ce mot de réseau, qui est omniprésent, on voit réapparaître ce que l’on appelait au Moyen Age la "tenure-service" . Prenez l’exemple d’un travailleur qui doit travailler suivant les règles du "gouvernement par objectifs" : "vous êtes mon subordonné, vous devez réaliser tels objectifs". C’est de l’ordre de la "tenure-service" : vous n’êtes plus dans une soumission directe à des ordres mais vous devez remplir certains objectifs.

Le vassal était dans cette position. Le vassal n’était pas par rapport au seigneur son domestique, mais il devait user de sa liberté dans un sens conforme aux intérêts du seigneur. En échange d’une certaine sécurité, vous vous engagiez à agir librement mais dans les intérêts de votre maître. On a bien reconstruit dans le monde des entreprises ce type de dépendance mais sans donner les sécurités correspondantes.

  • Vous dénoncez également la gouvernance par les nombres qui supplante progressivement le gouvernement par les lois…

C’est un vieux rêve qui remonte au XIXe siècle. Saint-Simon déjà voulait remplacer le gouvernement des hommes par l’administration des choses. Il s’agit de considérer la société comme l’on considère une machine et de dire qu’il faut la faire fonctionner conformément à ses règles internes, ce qu’on appelle l’homéostasie, c’est-à-dire la capacité d’un système à retrouver son état d’équilibre sans qu’il y ait besoin d’intervenir de l’extérieur.

C’est pourquoi on ne parle plus de gouvernement mais de gouvernance, plus de réglementation mais de régulation, plus de morale mais d’éthique. Avec la gouvernance par les nombres, on espère avoir une représentation chiffrée fidèle, réelle, objective, soustraite à toute espèce de débat car un tel système est censé définir les positions de chacun sans qu’il y ait à prendre de décisions.

Un manager va dire : "écoute, il y avait ces objectifs qu’on avait convenus ensemble, tu ne les as pas atteints, c’est pas moi qui te sanctionne mais c’est la machine elle-même qui fait que tu dois reconnaître que tu es nul."

Cela masque le pouvoir, c’est une manière de le rendre invisible. L’ennui c’est que cela nous engage dans des processus de déconnexion vis-à-vis du réel. C’est pourquoi j’utilise le concept d’ "économie communiste de marché", c’est-à-dire l’idée d’une sorte de noce, après la chute du mur de Berlin, du capitalisme et du communisme.

Le Gosplan* soviétique était aussi un projet de gouvernement total à base d’informations chiffrées qui a trouvé sa fin lorsque ces montagnes de chiffres n’ont plus eu aucun contact avec la réalité.

Aujourd’hui, à l’université on vous dit : "il faut que vous ayez dans les quatre ans une progression de 20% du taux de succès à tel examen." Ma réaction est de dire : "pourquoi attendre quatre ans, je vous le fais tout de suite en modifiant les notes."

Et c’est que faisait n’importe quel administrateur soviétique pour être en conformité avec les objectifs du Gosplan. Les hommes sont des êtres intelligents, donc ils jouent avec les règles qu’on leur donne et les chiffres produisent alors une image fausse de la réalité. Dans le cas où ils arrivent à survivre car il y a aussi une face noire, quand l’enfermement dans ces techniques de quantification finit par piéger les individus…

  • C’est ce type de raisonnement, inspiré par une sorte de "fétichisme du chiffre", qui a fini par provoquer la crise financière que l’on a connue. Les leçons ne semblent pourtant pas avoir été tirées…

On se trouve un peu dans la même situation qu’à l’époque de Brejnev, quand tous les dirigeants savaient que l’idéologie communiste était mourante mais ne pouvaient pas le reconnaître car cela aurait remis en cause les positions qu’ils occupaient. C’était une période de glaciation intellectuelle et de durcissement politique. Il me semble qu’on se trouve dans une période de ce genre, avec des élites ultralibérales qui sentent que cela ne va plus mais qui, faute de discours de rechange, continuent à dire qu’il faut aller de l’avant.

  • Propos recueillis par Denis Grégoire, ETUI

* Organe central de planification soviétique, le Gosplan traduisait dans des plans nationaux spécifiques les objectifs fixés par le parti communiste et le gouvernement.

Last modified: 17 May 2010
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