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8 November 2016

Reconnaissance des cancers professionnels : le combat en justice de familles belges

Depuis plus de dix ans, la Fédération des travailleurs de la métallurgie de la confédération syndicale belge FGTB soutient les familles de quatre travailleurs victimes de cancers du système sanguin. Malgré des preuves d'une exposition dans l'entreprise au benzène, un solvant cancérogène, l'organisme public en charge de l'indemnisation des maladies professionnelles conteste le lien avec le travail.

Dix ans après, l'évocation du rendez-vous médical au service d'oncologie de l'hôpital André Renard à Herstal (est de la Belgique) reste une épreuve pour toute la famille. Surtout pour la jeune Nydia. "Au moment du diagnostic, c'était la période des examens. Mon père a voulu à tout prix la protéger. Il a cherché à dédramatiser", se souvient son frère aîné Francisco Franco Gomez.

En ce matin de juillet, ce solide gaillard de quarante ans a accompagné ses deux sœurs et sa mère, venues à l'invitation des "métallos de la FGTB" témoigner de leur long et tortueux combat en justice. Depuis 2006, toute la famille tente avec l'aide du syndicat de faire reconnaître l'origine professionnelle de la maladie qui a emporté leur père le 30 mai 2011, quelques jours après son 59e anniversaire. Francisco Franco Molina a lutté pendant cinq ans contre un myélome multiple, un cancer de la moelle osseuse.

"Lors de la première entrevue que j'ai eue avec le médecin, on m'a dit de but en blanc : 'Madame, vous savez, nous avons un excellent service de soins palliatifs dans cet hôpital'", se remémore madame Franco Molina. Finalement il aura tenu cinq ans. Cinq années rythmées par les séjours répétés à l'hôpital, parfois en chambre stérile, par les chimiothérapies, les séances de radiothérapie et une très lourde opération chirurgicale. Fidèle à ses engagements politiques et syndicaux, Mr Molina sera resté un "dur à cuire" jusqu'au bout.

Du trichlo pour se laver les mains

Il n'a que quatre ans quand sa famille quitte l'Andalousie, fuyant la misère. Nous sommes en 1956, les charbonnages belges sont confrontés à une pénurie de main-d'œuvre. La "filière" italienne se tarit à la suite de la catastrophe du Bois du Cazier à Marcinelle qui fait 262 morts, dont la moitié d'Italiens. La Belgique va chercher ailleurs la main d'œuvre nécessaire à son industrie, alors florissante.

La famille Franco Molina s'installe à Herstal, dans la banlieue industrielle de Liège. Le père est recruté par un des nombreux charbonnages de la région. A dix-huit ans, Francisco entre chez Métal Profil, une entreprise de fabrication de rayonnages pour magasins et entrepôts. Après une première restructuration en 1979, l'entreprise est rebaptisée Polypal.

Par rapport à la mine et aux hauts fourneaux, cette entreprise offre aux jeunes travailleurs un environnement de travail bien plus attractif que ce qu'avait connu la première génération d'immigrés.

Et pourtant, les produits dangereux sont bien présents dans l'entreprise. Les travailleurs les utilisent sans être conscients de leur toxicité.

"A leur arrivée dans l'usine, les bobines d'acier étaient recouvertes d'huiles minérales pour qu'elles puissent passer facilement dans les profileuses [1]. Après, nous devions dégraisser les molettes des profileuses avec du pétrole ou un produit à base de benzène", se souvient Pierre Soares, un ex-collègue de Mr Franco Molina.

"Nous utilisions également du trichloréthylène. Pour nous, il s'agissait d'un produit comme un autre. A l'époque, personne n'imaginait qu'il pouvait provoquer le cancer. Pour dégraisser nos mains avant notre pause de midi, nous nous lavions les mains au trichlo",  se souvient l'ouvrier. Il se rappelle aussi qu'il n'y avait pas de cloisons dans l'entreprise, tout le personnel était exposé aux particules des moteurs diesel des chariots élévateurs, aux fumées de soudage et aux vapeurs des peintures à base de plomb, etc.

Un pronostic de survie de 15 jours

Quelques semaines après le diagnostic du myélome multiple de Francisco Franco Molina, Pierre Soares apprend qu'il souffre à son tour d'un cancer. "Quand le médecin m'a annoncé qu'il s'agissait d'un lymphome non hodgkinien, je n'ai pas réagi. Je n'avais jamais entendu parler de cette maladie. Le jeune médecin m'a alors dit : 'Avez-vous réalisé qu'il s'agit d'un cancer?' Je lui ai alors demandé : "Combien de temps me reste-t-il à vivre? Sans hésiter, il m'a répondu de 15 jours à trois semaines."

Pierre Soares refuse au départ de suivre un traitement, mais il se laisse finalement convaincre par une doctoresse de suivre un traitement expérimental. Durant cinq mois, il subit une chimiothérapie particulièrement lourde. "Pendant mes séances, ma femme me touchait pour vérifier si mon corps était toujours chaud", se souvient-il.

En rémission complète depuis 2011, Pierre Soares peut être considéré comme un rescapé, avec tout ce que cela comporte également en termes de séquelles physiques et psychologiques. "J'ai des douleurs en permanence dans toute la partie gauche. Je dois prendre des antiinflammatoires et également des benzodiazépines pour supporter la douleur. J'ai dû renoncer à mon potager", témoigne-t-il. "Et mes enfants ont dû être suivis par un psychologue", ajoute-t-il.

L'épreuve du diagnostic et des premiers traitements est d'autant plus pénible qu'elle coïncide avec l'annonce au cours de l'été 2006 par le groupe Whittan, l'actionnaire britannique de Polypal, de la délocalisation de ses activités au Pays basque espagnol.

Avec l'aide d'une association de médecins sensibilisés aux maladies liées au travail,  le syndicat des métallurgistes de la FGTB élabore un dossier et l'introduit auprès du Fonds des maladies professionnelles (FMP), l’institution publique chargée de l’indemnisation des travailleurs souffrant d’une maladie due à leur travail.

Le benzène figure sur la liste des maladies professionnelles provoquées par des agents chimiques. Une enquête d'exposition confirme l'exposition des travailleurs au benzène. Et cependant, les quatre demandes [2] de reconnaissance en maladie professionnelle sont toutes rejetées.

Les familles contestent cette décision devant le tribunal du travail qui désigne de nouveaux experts. Ceux-ci suivent l'avis du FMP, estimant qu'il n'existe pas de preuve d'une relation certaine entre les deux types de cancer et l'exposition au benzène.

Le FMP et les pétroliers

Nouveau rebondissement en 2009. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) met à jour sa monographie sur le benzène, en tenant compte de l'évolution des connaissances scientifiques. L'organisme de référence en matière de cancer, qui est relié à l'OMS, reconnaît depuis déjà longtemps le benzène comme un cancérogène avéré pour l'homme, mais essentiellement dans les cas de leucémie. Le CIRC établit pour la première fois une "association positive" entre exposition au benzène et myélome multiple et lymphome non hodgkinien [3].

Sur base de ces nouveaux éléments, les familles et leur syndicat obtiennent la désignation d'une nouvelle mission d'expertise qui débouchera sur un nouveau jugement du tribunal du travail. Celui-ci reconnaît le lien avec le travail pour les quatre dossiers, et enjoint le FMP à indemniser les victimes ou leur famille. Malgré cette décision de justice, le FMP ne désarme pas et fait appel du jugement.

L'organisme public, qui n'a pas l'habitude de voir ses décisions contestées en justice par des travailleurs, mandate un professeur d'université pour mener de nouvelles recherches dans la littérature. "Le FMP n'hésite pas à s'appuyer sur des études financées par l'industrie pétrolière", dénonce le docteur Jilali Laaouej, qui apporte un soutien scientifique aux victimes dans leur bras de fer avec le FMP.

Le 30 août dernier, la cour devait statuer, mais l'audience a été reportée à la fin de l'année.

Pour Esmeralda Cué, ancienne ouvrière chez Polypal qui officie aujourd'hui chez les "métallos FGTB" de Liège, le FMP cherche à gagner du temps et à décourager les rares victimes qui osent contester ses décisions.  

C'est probablement mal connaître l'état d'esprit des Franco Molina, un solide cocktail inspiré par l'héritage familial antifranquiste et corsé par la réputée mentalité contestataire liégeoise.

[1] Machine qui permet le pliage de tôle d'acier, d'aluminium, d'inox ou de zinc.

[2] Outre les cas de Mrs Franco Molina et Soares, il s'agit d'une ancienne ouvrière décédée à la suite d'un myélome multiple et d'un ouvrier en rémission d'un lymphome non hodgkinien.

[3] Benzene, IARC Monograph, 2012, pp 249-285. 

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