European Trade Union Institute, ETUI.

Accueil > Actualités > Femmes, travail et cancer, pourquoi ce lien n'est-il pas...

Actualités

6 décembre 2018

Femmes, travail et cancer, pourquoi ce lien n'est-il pas reconnu ?

Conference panel

Le cancer constitue la première cause de mortalité liée au travail au sein de l'UE et est à l’origine de 100.000 décès évitables chaque année. La plupart des recherches et des politiques sur les causes et la prévention de cette maladie partent encore de la représentation que ce sont principalement les hommes qui en sont touchés, même si une proportion croissante de victimes du cancer sont à présent des femmes. La nécessité de réorienter les priorités de recherche et de mieux aborder la prévention sur le lieu de travail afin de refléter la réalité des risques professionnels a fait l'objet de la conférence de l’ETUI organisée à Bruxelles les 4 et 5 décembre.

Tony Musu, chercheur senior auprès de l'ETUI, a affirmé que le cancer lié au travail est souvent "invisible", en particulier chez les femmes. S’attaquer au problème nécessite une action concertée car plus de 80% de l'exposition au travail est causé par 50 agents cancérogènes différents. Il a souligné le coût énorme de l'inaction, en faisant référence à une recherche présentée dans un nouvel ouvrage de l'ETUI et qui chiffre le coût des cancers liés au travail entre 270 et 610 milliards d'euros par an dans l'UE-28.

Afin de mieux orienter les efforts de recherche, un des principaux objectifs de la conférence était d'examiner les variations de l’incidence du cancer lié au travail en fonction du genre et du statut socio-économique. Marian Schaapman, responsable de l'unité Conditions de travail, Santé et Sécurité de l'ETUI, a expliqué la raison de cette perception erronée concernant les risques liés au genre : les hommes ont tendance à être largement majoritaires dans des secteurs comme celui de la construction et de la production industrielle, et leur travail implique souvent l'exposition à des produits chimiques cancérogènes, de nombreuses recherches ayant été consacrées à ces secteurs. Mais les changements dans les structures de l’emploi font que le secteur des services, dans lequel la plupart des personnes et la plupart des femmes travaillent, présente également des risques de cancer.

Davantage de recherche de meilleure qualité

"Les chercheurs sont préoccupés par l'industrie et la construction. D’autres secteurs, qui emploient de nombreuses femmes, se trouvent dans l'angle mort", a affirmé Marian Schaapman. Laurent Vogel, chercheur senior de l'ETUI, a exposé la situation de façon encore plus explicite : "Si vous êtes un homme souffrant d'un cancer du poumon, le médecin vous demandera vraisemblablement où vous travaillez mais si vous êtes une femme atteinte du cancer du sein, il ne le fera vraisemblablement pas. Le manque d'informations qui en découle pourrait être déterminant dans un tel cas."

De nombreuses études à grande échelle montrent que le risque de cancer croît fortement pour certaines professions. Il n’est pas surprenant de constater que les métiers impliquant un contact avec des produits chimiques comme ceux de la construction, du travail en usine, du nettoyage et de l'assainissement sont particulièrement dangereux pour la santé des travailleurs. Cependant, les facteurs en lien avec l’organisation du travail sont également importants. Le travail posté et de nuit induit un risque concernant souvent des femmes qui occupent ces emplois dans des secteurs comme la santé.

Plus l'ensemble de données est de qualité, plus le lien entre le genre et les conditions de travail, d’une part, et le risque de développer un cancer, d’autre part, est clairement établi. Des données d'enquêtes menées dans les pays nordiques et analysées sur plusieurs décennies par Eero Pukkala, du Finnish Cancer Registry, ont révélé des corrélations évidentes entre les types d'emploi et les incidences du cancer. Par exemple, le personnel des restaurants se trouve bien plus fréquemment en proie au cancer que la population en général et le nombre de cancers du poumon y atteint des sommets, ce qui indique à l'évidence que ce serait le tabagisme passif qui en serait responsable. Les travailleurs des scieries présentent des taux beaucoup plus élevés d'un cancer très peu répandu appelé adénocarcinome nasal, dont ils souffrent à force d'avoir respiré de la sciure. Globalement, Pukkala estime que 5% des cancers chez les hommes et les femmes présentent un lien direct avec le métier exercé. De plus, 35% des cancers affectant les hommes et 16% de ceux concernant les femmes sont imputés à la situation socio-économique de la personne atteinte, les bas salaires se trouvant dans l'impossibilité de s'offrir un mode de vie sain. Il est ressorti du débat qui a suivi qu'une part significative des facteurs liés au mode de vie sont liés à l’emploi et aux conditions de travail.

Une autre nouvelle approche méthodologique consiste également à comparer les facteurs de risque à la propre biologie d'un travailleur afin de voir comment ces deux aspects interagissent et ainsi déterminer sa vulnérabilité au cancer et à d'autres affections, a exposé Henri Bastos de l'ANSES en France lors d'une présentation axée sur les expositions professionnelles et le cancer du sein. Le cancer est rarement dû à une seule cause mais il existe des combinaisons particulières de facteurs qui peuvent se révéler significatives. Une femme travaillant avec des horaires de nuit irréguliers dans un service radiologique serait, par exemple, soumise à un niveau anormalement élevé d’exposition ; en revanche, un professeur d'histoire, quel que soit son sexe, serait beaucoup moins exposé.

Tout en rappelant aux participants les expériences humaines qui se cachent derrière ces données, la conférence a également permis d’entendre des témoignages personnels de malades et de militantes. Parmi ceux-ci figurent Georgina Angusto, une ancienne infirmière espagnole dont l'histoire est publiée dans la dernière édition du HesaMag, et Josette Roudaire, qui a raconté ses expériences de lutte contre l'entreprise française Amisol pour obtenir réparation de la maladie qu'elle a contractée à la suite de pratiques professionnelles dangereuses dans cette société.
 

Plus de travail pour les scientifiques et les partenaires sociaux

Bien que les cancers liés au travail soient parfaitement évitables, les décideurs politiques ne prennent conscience que lentement de la nécessité d’agir. Des législations européennes et nationales dont l'objectif est de s'attaquer aux cancers liés au travail existent déjà mais doivent être sans cesse améliorées. De plus, aucune méthodologie établie n'existe afin de déterminer les VLEP (valeurs limites d'exposition professionnelle) pour les cancérogènes à l'échelle de l'UE.

Esther Lynch, secrétaire confédérale de la CES, a battu le rappel et exhorté les participant.e.s à "faire pression sur leurs parlementaires européens pour que des mesures soient prises afin que plus personne ne décède d'un cancer lié au travail". Claude Rolin, parlementaire européen, a ajouté que mieux vaut prévenir que guérir et qu’il est donc important de s’attaquer à la maladie avant qu’elle ne s’installe en rendant les postes de travail plus sûrs. Cela signifie que les partenaires sociaux sont aussi importants que les scientifiques, a-t-il affirmé. D'autres intervenants sont revenus sur la récente déclaration conjointe des syndicats et des organisations patronales du secteur chimique visant à appliquer des règles de prévention identiques aux carcinogènes, mutagènes et reprotoxiques.

Stefan Olsson, de la Commission européenne, a salué le rôle de premier plan joué par l'ETUI pour mettre en lumière la question du cancer lié au travail mais il a invité ses interlocuteurs à faire preuve de patience en affirmant que la stratégie de la Commission était de mettre sans cesse à jour la directive sur les cancérogènes et mutagènes. Cette directive a été relancée et en est à présent à sa troisième révision mais un travail supplémentaire est requis afin de traverser les inéluctables goulots d'étranglement du processus d'élaboration des politiques. Olsson s'est montré optimiste concernant l'aboutissement d'une quatrième révision l'année prochaine. Il a cependant averti qu’il n’y aura pas de raccourci possible dans les procédures de la nouvelle Commission et "quelle que soit l’option choisie, nous devons poser la question de savoir quel est l'impact réel pour le travailleur sur le terrain ?"

Ian Lindsley, du European Biosafety Network, a signalé aux participants que plus de 12 millions de travailleurs du secteur de la santé sont exposés à des médicaments dangereux. La plupart sont des femmes. Il a le sentiment que les attitudes évoluent positivement. "Nous en sommes à présent au stade où la Commission ne parle pas des raisons pour lesquelles les choses ne peuvent pas se faire mais évoque au contraire la façon dont elles peuvent se faire", a-t-il avancé. Faisant écho à cet aspect, Marian Schaapman a exposé avoir observé des signes encourageants montrant que les employeurs, les scientifiques et d'autres ONG souhaitent de plus en plus collaborer avec les syndicats pour faire bouger les choses. L'objectif de lieux de travail sûrs est encore loin d’être atteint, a-t-elle poursuivi, mais les gens commencent enfin à y prêter attention.

Marita Ulksvog, eurodéputée, a présenté une vision plus critique de la façon dont les institutions européennes traitent la législation concernant le cancer lié au travail. Elle a expliqué avoir dû passer des nuits entières d'âpres négociations avec la Commission et le Conseil des ministres avant de les convaincre d'intégrer les substances reprotoxiques au champ d'application de la directive sur les carcinogènes et mutagènes. Elle a appelé les participant.e.s à poursuivre leur combat, tout en associant la colère à la recherche scientifique.

en savoir plus

Toutes les actualités

Publications associées