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29 janvier 2019

“Retour vers le futur”: les syndicats ont besoin d’un nouveau scénario positif pour regagner les voix des travailleurs

La montée des idées et des partis populistes de droite presque partout en Europe est un problème brûlant pour le mouvement syndical, dont une partie des membres ont été séduits par le discours populiste et par les promesses souvent simplistes formulées par ces partis. En outre, à moins de 4 mois des élections européennes, la montée des idées politiques nationalistes et ethnocentriques risque de se répercuter également au niveau européen. Pour comprendre le phénomène du soutien grandissant dont bénéficie l’extrême-droite à travers l’Europe et pour évaluer les stratégies des syndicats pour lutter contre cette tendance, l’Institut syndical européen (ETUI) a organisé une journée thématique consacrée à cette problématique, comprenant notamment une discussion syndicale interne sur le sujet et une conférence publique qui a attiré une assistance nombreuse. Les deux événements ont eu lieu le 23 janvier à la Maison syndicale internationale à Bruxelles.

Le matin, au cours d’un atelier, des représentants d’une vingtaine de syndicats membres de la CES ont présenté et discuté les pratiques syndicales mises en œuvre pour contrer l’extrême-droite au niveau national, ainsi que certaines stratégies syndicales nationales pour les élections européennes. Pour démontrer le faux-semblant des préoccupations sociales des populistes ethnocentriques, un outil utile consiste à exposer leur comportement au moment des votes au Parlement européen, en mettant ainsi en évidence leur refus d’approuver des mesures favorables aux travailleurs. Un autre élément important à cet égard consiste à promouvoir davantage de transparence au niveau du processus décisionnel du Conseil européen, ce qui permettra plus difficilement aux leaders politiques nationaux de toujours blâmer « Bruxelles » en lui attribuant toutes les décisions impopulaires.  

Dans l’après-midi, le professeur Manuala Caiani, de la Scuola Normale de Florence, a montré comment les groupes d’extrême-droite utilisent Internet pour construire leur identité, s’organiser et mobiliser des soutiens à leur cause. Elle a présenté des recherches menées sur le réseau qui démontrent que si les partis politiques d’extrême-droite sont moins internationaux en raison de leurs discours nationalistes, « les cyber-communautés transcendent les frontières nationales ». En Europe, les discours de haine visent principalement des ennemis politiques, comme les syndicats, alors qu’aux États-Unis, les cibles sont davantage raciales. Une autre conclusion importante réside dans le fait que plus ces groupes bénéficient d’une acceptation culturelle et de moindres limites légales et politiques, et plus ils mobilisent sur Internet.

Selon Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT, pour être plus résilients, « nous devons établir un lien entre nos exigences et nos valeurs ». La CFDT pratique une politique interne d’endiguement : les membres qui votent pour l’extrême-droite se voient interdire de promouvoir cette cause à l’intérieur du syndicat. En tant que syndicat, il est important d’éduquer le monde du travail en général et de développer des capacités régionales car la situation en France diffère d’une région à l’autre.

Steve Turner, membre du conseil général du TUC, a fait part de ses profondes préoccupations sur la montée du racisme et des délits inspirés par la haine au Royaume-Uni depuis le référendum sur le Brexit ainsi que des attaques physiques contre les syndicalistes dans les piquets de grève. L’extrême-droite se pose comme la championne des intérêts de la classe ouvrière, mais « nous sommes les seuls à nous battre pour la dignité des travailleurs ». Il a souligné que les syndicats devaient développer un militantisme enraciné dans la vie de travail des gens ordinaires, en leur apportant de l’espoir et des opportunités.

Ruth Wodak, professeur émérite des Universités de Lancaster et de Vienne, a évoqué ce qu’elle appelle la « normalisation effrontée » de l’extrême-droite dans la société. Les gens ne discutent plus de questions socio-économiques mais se focalisent sur des images symboliques puissantes comme le foulard islamique : « nous «  culturalisons » des problèmes, au lieu de nous attaquer à leurs racines socio-économiques », a-t-elle affirmé. Les faits sont réduits à des opinions. Selon elle, les partis populistes créent un sentiment de menace et de crise et prétendent ensuite apporter un espoir. Ils ciblent des boucs émissaires qui sont très vulnérables, comme les demandeurs d’asile, en créant une opposition entre « nous » et « les autres » et en proposant de mener « le bon combat » contre les ennemis (les élites, les réfugiés, les « fainéants », etc.). Pour contrecarrer cette dynamique destructrice, les syndicats doivent essayer de changer le cadre en utilisant des listes à puces et des slogans plutôt que des arguments complexes. Ce qu’il faut, c’est un nouveau récit orienté vers une acceptation du présent, mais comprenant une vision de l’avenir. Pour y parvenir, le mouvement syndical doit s’adresser à des électorats nouveaux, par exemple les travailleurs précaires et les autres nouveaux emplois parce que « l’imagerie tirée de la sidérurgie ne fonctionne plus ».

Tim Dixon, de l’organisation “More in Common”, a présenté les résultats d’une recherche récente visant à comprendre les facteurs psychologiques de la montée de l’extrême-droite en Europe. Selon lui, l’expérience de la honte et du manque de respect, qui sont particulièrement puissants aujourd’hui, conduit au ressentiment et à un sentiment d’insécurité et de déconnexion. « Nous avons perdu notre impulsion révolutionnaire lié à notre statut d’outsider, à un moment où bon nombre de nos soutiens traditionnels ont l’impression d’être des outsiders », a-t-il expliqué. Nous devons évoquer la problématique de l’appartenance et de l’identité, mais dans le cadre d’un « nous » élargi.

Le dernier panel était consacré à des représentants des groupes politiques au sein du Parlement européen, invités à expliquer comment ils envisageaient la menace venue de l’extrême-droite et l’action qu’ils menaient à ce sujet. Tanja Fajon, membre du Parlement européen et président du groupe de travail des sociaux-démocrates sur l’extrémisme, a déclaré que, même s’il était trop simple de prétendre que les partis traditionnels avaient failli, nous avons atteint un tournant et nous sommes à présent confrontés à de nouveaux défis, comme un monde globalisé et une classe ouvrière différente. Nous ne voyons plus clairement à qui nous nous adressons. Selon elle, la social-démocratie doit se réinventer car « nous avons participé à de grandes coalitions et nous payons un prix élevé pour cette participation ». Aujourd’hui, les partis socialistes doivent se réorienter à gauche. Les gouvernements ont échoué sur l’immigration et le populisme mobilise sur cette question. La rhétorique de la droite prévaut. « Pour nous, la sécurité ne consiste pas à construire des murs et à fermer les frontières. Il s’agit de sécurité sociale et d’emploi » a-t-elle indiqué. « Il existe beaucoup d’inégalités et nous avons besoin de justice sociale. Pour y parvenir, une nouvelle coalition est nécessaire. »

Philippe Lamberts, le coprésident du groupe des Verts du Parlement européen, a souligné que les gens commençaient à comprendre que le changement climatique menaçait l’humanité. « Nous avons besoin d’une transition socialement juste, qui soit profondément démocratique » a-t-il dit, en ajoutant que nous n’avons pas besoin d’un despote éclairé mais plutôt d’une démocratie participative et d’une intégration européenne renforcée. Si nous voulons relever les défis, cela sera ensemble, ou pas du tout . Et c’est exactement le contraire de ce que veut la droite nationaliste. Contre la glorification de soi-même promue par le néolibéralisme, nous avons besoin d’amener à la table un « nous » inclusif pour que le « nous » exclusif de l’extrême droite ne domine pas ».

En conclusion, Peter Scherrer, le secrétaire général adjoint de la CES, a déclaré que dans sa résolution pour sauver la démocratie, la CES souligne que nous avons besoin d’alliés pour préserver la liberté et les droits des électeurs mais que, contrairement aux partis politiques, les syndicats « doivent se concentrer sur le niveau du lieu de travail et se battre pour nos valeurs ». Aux yeux de Thiébaut Weber, secrétaire confédéral de la CES, les syndicats ont démarré comme des groupes flexibles, à l’échelle locale, mais ont atteint bon nombre de leurs objectifs et sont devenus des institutions qui sont à présent considérées comme faisant partie de l’establishment. « Nous ne sommes pas nécessairement coupables de cette évolution, mais nous serons coupables si nous ne nous adaptons pas structurellement ».

Voir ici les différentes présentations et plus d’informations au sujet de l’événement.

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