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29 juin 2016

Il ne devrait y avoir aucun "perdant numérique", affirment les syndicats – Conférence "Façonner le nouveau monde du travail" - Jour 2

Oettinger

"Nous sommes en train de vivre une révolution numérique", considère Gunther Oettinger, commissaire européen pour l'économie et la société numériques. Les services numériques bouleversent tous les secteurs de notre vie.

Lors de la dernière session de la deuxième journée de la Conférence CES-ETUI « Façonner le nouveau monde du travail » à Bruxelles, le commissaire a annoncé que dans le futur, «tout ce qui pourra être digitalisé sera digitalisé», couvrant ainsi jusqu'à 90% des biens et des services. «Ceux qui détiendront les données auront le pouvoir,» a-t-il ajouté, de sorte que l'UE doit développer une réponse globale unifiée. «Nous ne pouvons pas avoir 28 lois différentes pour la protection des données dans un marché unique.»

Gunther Oettinger a encouragé les syndicats à pousser leurs gouvernements nationaux à renforcer la coopération européenne, au mépris des tendances eurosceptiques actuelles. L'UE nécessite une infrastructure numérique transfrontalière dotée de normes communes. Mais il a également mis en évidence les défis qui se posent. Le premier est la fracture numérique: entre hommes et femmes, jeunes et vieux, et même entre le Nord et le Sud de l'UE. «Tout le monde a besoin de compétences numériques de base,» a-t-il insisté, alors que les spécialistes en informatique devront remplir quelques 160.000 nouveaux postes. Plus de formation est nécessaire de toute urgence et à tous les niveaux.

«Sur le marché du travail, il y aura des avantages et des inconvénients», a admis le commissaire. La journée de travail de 9h à 17h va disparaître ; comment le droit des travailleurs à la vie privée doit-il être protégé? Cela exigera des mesures à la fois techniques et juridiques. Le commissaire a invité les partenaires sociaux à participer à une table ronde européenne en septembre prochain pour aborder toutes ces questions.

Le secrétaire général adjoint de la CES, Peter Scherrer, craint que les «normes minimales» européennes soient insuffisantes. «Il importe peu si les règles sont nationales ou européennes, tant qu'elles protègent les travailleurs.» Il a encouragé vivement la Commission européenne à «donner le ton» en matière de bonnes conditions de travail, de sécurité sociale, de retraites et de santé et sécurité, et aussi en ce qui concerne les travailleurs indépendants. Personne ne devrait être un «perdant numérique»

«Nous avons besoin d'une UE plus forte qui puisse gérer ce futur monde du travail», a conclu le président de la CES, Rudy De Leeuw, qui générera des personnes hautement qualifiés ayant des niveaux élevés de protection, et qui tiendra compte des besoins spécifiques des femmes et des groupes minoritaires.

Ces besoins spécifiques ont été mis en évidence lors d'une séance plénière antérieure sur les conditions de travail où Jill Rubery de la Manchester Business School a établi des parallèles entre les femmes et les crowdworkers. Les femmes souffrent d'un manque de visibilité et on suppose qu’elles sont dépendantes des hommes. Pourtant, leur travail est conditionné par des parcours de vie différents et par une utilisation différente du temps. Malgré des niveaux de formation élevés, leurs compétences sont sous-évaluées par la société. De la même manière, le crowdsourcing (externalisation ouverte) ne tient aucun compte des compétences, et est alimenté par les ressources propres des travailleurs, générant des salaires de subsistance.

En rendant floue la frontière entre vie privée et vie professionnelle, le travail numérique perpétue l'idée que «les femmes peuvent tout faire», sans remettre en question la répartition traditionnelle des rôles entre les sexes. Patricia Vendramin, codirectrice du Centre de recherche de la FTU en Belgique, a rejeté l'idée que la numérisation profite aux femmes en leur offrant des emplois flexibles faiblement rémunérés qui facilitent le multitâches. «Il y a un risque d'inégalités croissantes sur le marché du travail», a-t-elle averti, entre les travailleurs standards et atypiques, les hauts et les bas salaires, et les travailleurs hautement qualifiés et ceux qui le sont peu. Les syndicats doivent développer de nouvelles structures collectives de solidarité.

Agnes Jongerius (MPE) a déclaré que la législation européenne couvre jusqu'à présent la vie privée et la protection des consommateurs, mais ne traite pas de l'emploi dans l'économie numérique. «Les syndicats devraient exiger une nouvelle série de règlementations, et travailler ensemble au niveau international pour pousser les législateurs à agir», a-t-elle insisté.

L'impact de la digitalisation sur l'emploi a également été l'objet de l'une des séances plénières parallèles plus tôt dans la journée. Le directeur du Département de la recherche de l'Organisation internationale du Travail (OIT), Raymond Torres, a mis en évidence les principales tendances. À l'échelle mondiale, le chômage est en hausse et les taux de croissance en baisse, tout comme les investissements et les salaires par rapport à la productivité et aux profits. Ces évolutions génèrent des niveaux «inquiétants» d'inégalités, et un ralentissement de la croissance des classes moyennes en particulier dans les pays en développement.

Beaucoup de nouveaux emplois se créent dans les secteurs informels et sont caractérisés par de bas salaires et un manque de protection sociale. Comment cela est-il lié aux nouvelles technologies? Raymond Torres a expliqué que la digitalisation entraîne des pertes d'emplois à travers des nouveaux produits, des économies d'échelle et des services automatisés, remplaçant les formes de travail précaires via les plates-formes en ligne. «Nous entrons dans un nouveau monde,» a-t-il déclaré. «Nous devons donc utiliser les nouvelles technologies pour notre bien-être, pour l'humanité.» Une stratégie novatrice est nécessaire pour créer de bons emplois dans l'économie verte, développer une meilleure réglementation, et combler les lacunes en matière de protection sociale. Et les organisations syndicales jouent un rôle crucial dans la protection des travailleurs.

Dominique Méda, directrice de l'institut de recherche IRISSO à l'Université de Paris-Dauphine, a mis en garde contre les prédictions alarmistes au sujet de l'économie numérique qui sont prises au pied de la lettre. Certaines études sont controversées, et ne prennent pas en considération la résistance des travailleurs et des consommateurs. Mais si des emplois sont perdus, la solution serait de redistribuer le travail disponible et de réduire le temps de travail. Les syndicats sont essentiels parce que l'organisation syndicale est là pour améliorer la qualité de l'emploi.

Le chômage est-il inéluctable dans une économie numérique? «Non!», a déclaré Prakash Loungani du Département des études du FMI. Il a fait référence à un «changement d'attitude» important de la part du FMI, qui a auparavant trop peu prêté d'attention au bien-être des travailleurs. Cette nouvelle approche «bienveillante» signifie pousser l'égalité plus haut dans l'agenda politique. Le chômage augmente la maladie et la mortalité et touche le développement des enfants, et les marchés ne parviennent pas à protéger les travailleurs de manière adéquate. La négociation collective et la confiance entre les partenaires sociaux sont essentielles pour aboutir à une réponse efficace. Mais un membre grec du public s’est montré sceptique par rapport à ce nouveau «marketing» du FMI, étant donné le rôle de la troïka qui a imposé l'austérité et détruit la négociation collective en Grèce après la crise économique.

Les changements technologiques conduisent actuellement à la précarité du marché de l’emploi, a insisté Veronica Nilsson, secrétaire générale adjointe de la CES. Les contrats temporaires et à temps partiel se multiplient. En Espagne, un quart des nouveaux contrats sont conclus pour une semaine ou moins. Les nouvelles technologies sont couplées à une pression constante en vue d’être plus compétitifs. «À long terme, nous ne pouvons pas rivaliser en réduisant les coûts de la main-d'œuvre», a-t-elle protesté. La CES appelle à la reconnaissance des relations d’emploi et à la réglementation des plates-formes en ligne, qui devraient se voir interdire de retenir une partie de la rémunération des travailleurs. «Il est crucial pour les syndicats d’être en mesure de mobiliser ces travailleurs», a-t-elle conclu.

Une deuxième séance plénière parallèle a examiné les technologies qui entraînent la révolution numérique, en ce compris la robotique, l'intelligence artificielle, l'impression 3D et les voitures sans conducteur. Pendant la journée, une série d'ateliers a porté sur les défis spécifiques autour de la digitalisation. Comment les syndicats peuvent-ils atteindre et mobiliser les travailleurs isolés et les entrepreneurs indépendants dans l'économie en ligne? Quels sont les risques psychosociaux liés aux nouvelles technologies qui mettent les travailleurs sous pression 24 heures sur 24? Comment l'économie circulaire peut-elle être introduite afin de favoriser le développement économique et la protection de l'environnement, mais sans détruire des emplois? Ces sessions ont permis aux participants d'échanger des connaissances et des expériences, ainsi que des idées concrètes pour façonner le nouveau monde du travail. Lors d’un autre atelier ouvert, de petits groupes de participants ont pris part à un échange de réflexions animé sur la manière de façonner le monde émergent du travail.

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