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24 octobre 2019

Pourquoi et comment les États-Unis, la Chine et l'UE devraient abandonner la croissance économique

Au cours des dix années qui se sont écoulées depuis le rapport final de la Commission (Stiglitz) sur la mesure de la performance économique et du progrès social, nous avons assisté à la publication de centaines de rapports et d'indicateurs dans ces domaines. Mais selon Eloi Laurent, qui s'est exprimé lors du Forum mensuel de l'ETUI le 17 octobre, il y a maintenant deux questions qui sont essentielles. Premièrement, un cadre cohérent reliant bien-être et durabilité doit être construit, avec la santé comme élément central. Deuxièmement, les indicateurs alternatifs doivent devenir opérationnels.

Pourquoi le PIB n'est-il pas le bon indicateur ? Eloi Laurent montre que celui-ci ne représente en fait qu'une très petite partie du bien-être économique, humain, social et durable, et qu'en tant que tel, il dépend du fonctionnement efficace de toutes les autres parties de ce système. "La richesse crée la croissance et non l'inverse ", a déclaré Eloi Laurent. "Des facteurs comme la santé et l'éducation sont beaucoup plus importants que les revenus." Pour illustrer ce point, il a évoqué l'illusion du progrès économique aux États-Unis et les mythes à propos de la croissance de la Chine.

Les États-Unis sont l'un des pays les plus riches au monde, mais il existe toujours d'énormes inégalités dans la société américaine qui ne sont pas visibles dans l'indicateur du PIB. En dix ans, de 2000 à 2010, des emplois ont été détruits aux États-Unis au lieu d'être créés, et le pouvoir d'achat et les revenus ont stagné. Or, le PIB cache ces réalités et "renverse même la situation, car les Etats-Unis connaissent actuellement une régression". La richesse est concentrée dans les 10% les plus riches de la population ; si l'on exclut ces 10%, les Etats-Unis tombent bien en dessous de pays comme l'Allemagne, la France, l'Italie et le Royaume-Uni en termes de revenus réels. Ce qui est encore plus frappant, c'est que c'est le pays qui obtient les pires résultats en matière d'espérance de vie, de dépenses de santé et de décès causés par le désespoir social si on le compare à d’autres pays pairs. Une autre question importante qui n'est pas mesurée par le PIB est le mauvais état des infrastructures aux États-Unis, laissant des millions de personnes sans protection contre les inondations qui devraient augmenter avec le réchauffement climatique. "Toutes les choses importantes vont mal, sauf le PIB ", a conclu Eloi Laurent. Le PIB est une invention américaine, mais le pays de la croissance est devenu le pays de l'illusion de la croissance.

La Chine, quant à elle, est aujourd'hui l'un des pays les plus inégaux du monde malgré la forte croissance économique du pays. Si la réduction de la pauvreté est indéniable, elle n'est pas en corrélation avec la croissance économique. Par ailleurs, selon Eloi Laurent, la très forte croissance a en fait conduit à un déclin du bonheur parce que "les vieilles solidarités et les liens qui sont un facteur majeur de bonheur" se sont "fracturés". La Chine réfute également le mythe selon lequel la croissance économique alimentée par le libéralisme économique engendre le libéralisme politique. Le modèle chinois est demeuré non seulement aussi autoritaire que jamais, mais il a réussi à devenir encore plus efficace, de nombreux pays admirant son "état fort". Enfin et surtout, la Chine est un "monstre environnemental, consommant plus de matières premières que tous les pays industrialisés réunis". Les dirigeants chinois ont cependant pris des mesures pour inverser cette tendance désastreuse et, dans leur 13ème plan quinquennal annoncé en 2015, ils ont décidé de réduire de moitié la croissance économique, espérant que cela améliorera le bien-être de la population.

Plus près de chez nous, dans l'UE, le "péché originel" du traité de Maastricht d'inclure la discipline budgétaire en pourcentage de croissance dans le pacte de stabilité et de croissance a fait manquer à l'Union l'occasion de "devenir un nouveau type de pouvoir" qui placerait la coopération et le bien-être au premier plan de sa politique. Au lieu de cela, une obstination tenace pour la discipline et la croissance a conduit à la "tragédie grecque" et à une "atrophie généralisée de la coopération et à la mutilation de la prospérité" dans l'UE. Selon Eloi Laurent, le nouveau Pacte vert ne peut être utile que s'il ne dépend pas de la discipline financière mais privilégie la justice et la coopération. Il a également soutenu que le semestre européen doit être repensé et basé sur des indicateurs de bien-être et de durabilité.

Ludovic Voet, secrétaire confédéral de la CES en charge des politiques de durabilité, a salué l'appel d’Eloi Laurent en faveur de nouveaux indicateurs permettant de mesurer le bien-être. La CES demande que l'économie soit au service des citoyens et non l'inverse et s'interroge sur la viabilité du Pacte de stabilité et de croissance. "La stabilité et la croissance pour qui et pour quoi ?" a demandé Ludovic Voet, alors que la rémunération des travailleurs n’a cessé de diminuer en pourcentage du PIB et que la discipline budgétaire nécessaire empêche de nombreux pays d'investir. La classe moyenne s'est érodée, les gens ont souffert de l'austérité et les services publics ont été réduits un peu partout en Europe. La pauvreté des enfants à Bruxelles est la même qu'en Roumanie, a-t-il déclaré, bien que Bruxelles soit la cinquième région la plus riche de l'UE, ce qui montre qu'"un autre indicateur est nécessaire". Ludovic Voet a également insisté sur le fait que "les travailleurs ne devraient pas être blâmés en ce qui concerne l'environnement. Ils sont plutôt les victimes de la pollution de l'air, de l'absence de services de santé, etc.

Dans sa conclusion, Ludovic Voet a souligné que l'on ne peut nier que les périodes de croissance ont permis aux syndicats d'obtenir des augmentations salariales et qu'ils n'ont jamais eu d'autres outils pour y parvenir. Mais il existe aussi des secteurs durables dans lesquels il faut investir et qu’il faut faire progresser, et d'autres qui ne sont pas durables et qui doivent donc être réduits. Pour répondre à ces questions, nous devons poursuivre la discussion sur le type d'économie que nous voulons et dont nous avons besoin, et sur les indicateurs que nous devrions utiliser pour mesurer les progrès.

Téléchargez ici la présentation d’Eloi Laurent

Vous pouvez également visionner la vidéo de cet événement sur la page Facebook de l'ETUI ici

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