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30 juin 2016

Sur quelle voie nous dirigeons-nous? Conférence "Façonner le nouveau monde du travail" - Jour 3

Le dernier jour de la conférence CES-ETUI "Façonner le nouveau monde du travail" s’est penché sur l'avenir et sur la manière dont les décideurs politiques, les employeurs et les syndicats peuvent relever au mieux les défis de la digitalisation.

Pendant les trois jours de débats, de nombreux intervenants ont plaidé pour une législation nouvelle ou mieux ciblée en vue de réglementer l'économie numérique qui est en constante évolution. Un début de réponse a été proposé lors de la séance plénière de mercredi après-midi consacrée à "Comment repenser le droit du travail?".

Michal Boni (MPE), du groupe PPE de centre-droit au Parlement européen, a plaidé pour une approche au cas par cas de la législation européenne. Dans certains domaines, tels que la protection des données, « les solutions existantes peuvent être adéquates ». Néanmoins, des innovations telles que les robots domestiques posent de nouvelles questions sur la façon dont les données personnelles sont stockées et utilisées. D'autres développements entièrement nouveaux tels que les voitures sans conducteur vont inévitablement entraîner des adaptations de la législation relative aux assurances, des modifications des qualifications des pilotes professionnels et beaucoup d'autres choses. Mais plus de connaissances sont nécessaires. « Nous ne devrions pas discuter des changements juridiques avant de mieux comprendre l’état actuel de la situation », a-t-il conclu.

La société est habituée à la structure traditionnelle du marché du travail qui est organisée autour des employeurs et des travailleurs, a souligné Isabelle Daugareilh de l'Université de Bordeaux. « Peut-être que cette définition devrait être adaptée », bien que l'UE et la législation nationale du travail se sont adaptées avec succès aux différentes façons de travailler au fil du temps, y compris en ce qui concerne les artistes et les écrivains indépendants. « Le problème est que le pouvoir n’est plus exprimé comme auparavant » et s’accompagne d’une érosion de la responsabilité de l'employeur. Isabelle Daugareilh s’inquiète de la façon dont la digitalisation crée des entreprises « monopoles » comme Amazon qui introduisent de nouvelles possibilités de surveiller les travailleurs. Pour contrer cette tendance, « la loi n'a rien d’efficace à offrir ».

« Comment unir et mobiliser les travailleurs dans l'économie numérique » fut un thème récurrent du débat. Le défi pour les syndicats est d'atteindre et de recruter des travailleurs dans un cadre où il n'existe pas de lieux de travail ; la définition même du travailleur et de l'employeur devient floue au-delà de toute reconnaissance.

Isabelle Daugareilh a évoqué la création de lieux collectifs de travail en dehors des entreprises de manière à éviter le contrôle social. Michel Bauwens, directeur de la Fondation P2P (Peer to peer) s’est référé à la « mutualisation du travail », comme SMart, qui offre un espace de travail, un soutien juridique et financier à ses 75.000 membres issus des secteurs créatifs en Belgique. « Si nous abandonnions la division entre travailleurs indépendants et travailleurs subordonnés, ce serait un pas en avant », a-t-elle ajouté.

Durant les panels de la conférence, les participants ont pris connaissance des différentes manières dont les crowdworkers s'organisent déjà. Kristy Milland travaille pour le Mechanical Turk d’Amazon et a fondé la communauté de ses utilisateurs, la TurkerNation.com. « Il y a déjà beaucoup d'actions de mobilisation en cours », a déclaré Michael Silberman de la confédération allemande IG Metall. Aux Etats-Unis, les conducteurs d’Uber ont par exemple mené des actions de grève. « Il existe des ressources, nous avons juste besoin de savoir ce que les travailleurs font déjà ».

Michel Bauwens a opposé le concept du « bien commun » - valeur créée grâce au partage des connaissances (comme dans Wikipedia) – et ce qu’on appelle l’« économie du partage » des entreprises comme Uber, où les travailleurs sont en concurrence les uns aux autres et où la propriété reste entre des mains privées. Facebook, par exemple, exerce un contrôle centralisé sur la technologie peer-to-peer, de sorte qu'aucune valeur créée n’est partagée avec les cocréateurs (les abonnés).

Simon Deakin de l'Université de Cambridge a rejoint le point de vue de Michel Bauwens. « Uber n’est que l’expression d’une intention capitaliste inflexible visant un taux de rendement élevé », a-t-il soutenu. « Cette entreprise n’est pas bienveillante ». Le mouvement luddite en Grande-Bretagne au début du 19ème siècle a été fondé sur la « résistance démocratique» au refus des tribunaux d'appliquer les vieilles règles de défense du travail. Simon Deakin a comparé cela aux décisions de la Cour européenne de justice sur le cas Viking et d'autres cas, de faire prévaloir l’aspect économique aux droits sociaux. « Si les tribunaux ne protègent que les riches et les puissants, la violence et le désordre s'ensuivront », a-t-il mis en garde.

Des entreprises comme AirBnB sont impossibles à réguler globalement parce que la législation américaine a été spécialement conçue pour exempter les entreprises d'internet des responsabilités juridiques, a expliqué le professeur Deakin.

Le dernier panel de la journée a réuni des représentants des employeurs du Danemark et de BusinessEurope à Bruxelles ainsi que des syndicalistes, qui ont décrit comment ils travaillent ensemble au niveau européen dans des domaines tels que l'apprentissage.

Catelene Passchier de la FNV néerlandaise en a profité pour appeler les partenaires sociaux à se mettre ensemble pour s’opposer aux règles de la concurrence de l'UE qui entravent l’organisation du recrutement des travailleurs indépendants et empêchent les syndicats et les employeurs de négocier leurs propres solutions. « Nous devons montrer ce que nous pouvons offrir en travaillant ensemble à travers les frontières, et avec les employeurs », a-t-elle déclaré. « Ce serait bon pour les travailleurs et bon pour l'Europe ».

« L'Europe est-elle prête à gérer cette transition de manière à éviter les inégalités? » a demandé Jacki Davis, modératrice, dont la tâche était de résumer les conclusions des multiples débats qui ont eu lieu durant les trois jours de la conférence. Une volonté politique est nécessaire pour s’assurer que les bénéfices seront partagés à parts égales, mais les politiques ont jusqu’à présent échoué et la dimension sociale a été mise de côté, a-t-elle souligné. Une chose est sûre, c’est que tous les acteurs - les syndicats, les employeurs et tous les niveaux de gouvernement - doivent coopérer pour trouver des solutions basées sur la consultation et la négociation. Une réponse globale devrait couvrir non seulement l'impact social et de l'emploi, mais aussi des questions telles que la fiscalité des entreprises, la transparence et l'équité. Des investissements majeurs dans la formation numérique sont essentiels pour créer une main-d'œuvre hautement qualifiée et innovante.

Après trois jours complets de réunions, Philippe Pochet, directeur de l’ETUI, a clôturé la conférence qui a accueilli 650 participants et 150 intervenants répartis sur 24 panels et 7 séances plénières. De nombreux participants ont salué la qualité de l'organisation, et l’un d’entre eux a même déclaré que c’était la meilleure conférence à laquelle il avait assisté sur la problématique de la digitalisation et le thème « Façonner le nouveau monde du travail. Un rapport complet de cet événement sera publié prochainement.

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