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8 février 2019

Une transition juste, pas juste une autre transition

Près de 10 ans plus tard, le fameux rapport de la Commission internationale sur la mesure de la performance économique et du progrès social, intitulé « Mismeasuring Our Lives: Why GDP Doesn’t Add Up », a un successeur : dans ce nouveau document, sous le titre « Beyond GDP: Measuring What Counts for Economic and Social Performance », les auteurs placent davantage l’accent sur l’inégalité et le développement durable. Les syndicats demandent eux aussi depuis plus de 20 ans que la transition vers une économie durable sur le plan écologique soit une transition juste.

Lors d’un événement organisé début février par l’ETUI, qui a attiré de nombreux participants, la question de la transition juste a fait l’objet d’analyses et de discussions sur la base de 4 récents rapports de recherche examinant sous différents angles la problématique de la gestion d’une transition vers une économie écologiquement durable.

Le directeur général de l’ETUI, Philippe Pochet, a fait observer dans ses remarques liminaires qu’un travail considérable doit encore être accompli pour changer le modèle économique dominant en tenant compte des aspects sociaux de la transition et du fait qu’elle représente un défi collectif qui exige que tous les acteurs travaillent ensemble. L’ETUI prépare pour septembre une conférence importante sur ce sujet mais, d’ici là, le séminaire devrait lancer le processus en nous aidant à explorer les liens entre la recherche et la politique à mener.

Gustav Fredriksson a présenté les principaux enseignements de la publication Bruegel The distributional effects of climate policies, dont il est l’un des auteurs. “L’objectif de l’étude est d’identifier ce que nous savons et ce que nous ne savons pas et de chercher à combler les lacunes dans nos connaissances”, a-t-il expliqué. En considérant que les effets distributionnels des politiques climatiques peuvent être importants et complexes, des outils essentiels de politiques climatiques comme les taxes carbone pour les différents carburants, certaines normes obligatoires, subventions et outils de réglementation peuvent proportionnellement aggraver la situation des ménages à faibles revenus. D’autre part, l’inaction pourrait renforcer encore les inégalités. Pour pouvoir développer des politiques climatiques minimisant ces effets distributionnels négatifs, des données et des recherches supplémentaires sont nécessaires. Les décideurs politiques devraient intégrer davantage les aspects distributionnels dans les choix politiques et prévoir des mesures compensatoires pour les ménages à faibles revenus afin d’améliorer l’acceptation par le public des politiques climatiques.

Marcel Mersch, coordinateur de l’initiative Progressive Society du groupe S&D, a présenté le Rapport de la Commission Indépendante pour l’Égalité Durable en indiquant que, face à l’inaction de la Commission européenne, le groupe S&D du Parlement européen a voulu développer une nouvelle manière de restructurer son action parlementaire en utilisant le développement durable comme perspective d’orientation parce que, comme il l’a souligné, « les dynamiques sociales et écologiques alimentent les crises politiques ». Le concept d’« égalité durable » utilisé par le groupe va plus loin qu’une « juste transition » car il concerne « le bien-être de chacun dans une Europe durable ».  

La nouvelle vision politique, enracinée dans la notion de développement durable et qui vise à combattre les inégalités croissantes en Europe, s’articule autour de 5 grands objectifs convergents : rendre le pouvoir au peuple, aux syndicats et à la société civile ; réformer le capitalisme ; la justice sociale pour tous ; le progrès socio–écologique ; et la promotion de la capacité de changer. Selon Mersch, « la seule manière de relever le défi du changement climatique, c’est de rendre nos sociétés plus égalitaires et d’entreprendre un changement systémique du système économique ». À cet égard, la nouvelle Commission peut être considérée comme la dernière chance de réformer en profondeur des structures et des processus obsolètes, comme le Semestre européen et ses indicateurs.

Au cours de de la seconde partie de cet événement, Béla Galgóczi, chercheur à l’ETUI, a présenté la Policy Brief qu’il a établie pour l’Actrav de l’OIT, sous le titre Transition juste vers des économies et des sociétés écologiquement durables pour tous. Selon lui, c’est seulement par une restructuration de l’ensemble du modèle économique, de la production et de la consommation, que nous pouvons aboutir à une révision fondamentale de l’ancien modèle de croissance - qui épuise l’énergie et les ressources. “Mais alors que le temps presse, la politique climatique et la transition juste ne sont pas au centre du débat politique au sein de l’UE ”, a-t-il averti. La transition juste devrait être envisagée comme un “juste partage de la charge” vis-à-vis de différentes dimensions qui vont de la justice climatique et environnementale à la gestion des transitions en matière d’emploi et à la qualité de l’emploi, en passant par l’égalité dans un monde zéro émission de carbone.  L’orateur a également souligné que l’interrelation entre les inégalités et les politiques climatiques peut être très différente selon les conditions socio-économiques du pays ou de la région. Par exemple, en Afrique du Sud, l’inégalité est déjà fermement enracinée dans la société. Beaucoup dépend des acteurs eux-mêmes : à cet égard “les syndicats doivent se réinventer et construire de nouvelles alliances entre le monde du travail et le mouvement écologique”.

Dans son exposé, Montserrat Mir, Secrétaire confédérale de la CES, a évoqué le guide pour les syndicalistes : Impliquer les syndicats dans la lutte contre le changement climatique pour construire une transition juste, publié l’année dernière par la CES. Elle a rappelé que ce projet n’avait d’abord suscité qu’un faible niveau d’intérêt et de participation de la part des membres, mais qu’à présent, “nos membres se mobilisent pour le climat”, a-t-elle souligné. “Notre travail a consisté à leur dire qu’ils pouvaient être un élément de la solution : nous avons besoin de la participation des travailleurs pour que la transition soit un succès”.  Mais pour cela, les membres doivent être préparés et leurs compétences doivent être revues ; il faut aussi réformer le marché du travail en offrant des emplois de qualité. Faute de quoi, “nos membres ne se joindront pas au mouvement s’ils constatent qu’il n’y a pas d’alternative”.

Bas Eickhout, membre du Parlement européen et l’un des deux Spitzenkandidaten proposés par les Verts européens, a salué le fait qu’enfin, les décideurs politiques abordaient la question d’une transition juste. Mais il a averti : “si nous n’obtenons pas cette juste transition, c’est l’ensemble du soutien du public qui sera compromis”. Ne pas perdre le soutien public à la transition constitue un véritable défi qui ne pourra être relevé qu’en garantissant une transition socialement juste. Il faut donc inclure les politiques climatiques dans les politiques commerciales et fiscales, sinon les pays continueront à se concurrencer pour complaire aux entreprises, à qui le pouvoir démocratique sera sacrifié. L’idée de créer un fonds européen pour une transition juste “ne réglera pas le problème - ce n’est pas notre but lorsque nous discutons d’une transition juste : le débat porte sur des enjeux plus fondamentaux”, a-t-il conclu.

Toutefois, Benjamin Denis, conseiller pour le développement durable auprès de la CES, a indiqué que la CES estime important de pouvoir disposer d’un fonds de développement parce que nous savons quels sont les secteurs affectés et que nous avons besoin d’un fonds pour traiter des conséquences sociales urgentes des politiques de décarbonisation. Dans une région de Bulgarie, par exemple, la fermeture des sites industriels exploitant le charbon entraînera 5000 pertes d’emplois et aujourd’hui on constate “un manque d’action visible pour affronter ce problème ; dès lors, un fonds pourrait contribuer à combler cette lacune ”, selon lui.

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