Olivier De Schutter est co-président du Groupe international d'experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food). Il a participé au webinaire de l'ETUI "Une crise dans la crise: le Green Deal européen (GDE) de nouveau sur la bonne voie après le Covid-19?", où il a analysé les enjeux de la stratégie "De la ferme à la table". Nous avons profité de l'occasion pour lui poser quelques questions sur le GDE et le plan de relance de l'UE.

Selon vous, la stratégie " De la ferme à la table " ne tient pas suffisamment compte de la politique étrangère de l'UE. Pourquoi en est-il ainsi ?  

Les chapitres sur le "développement durable" inclus dans les accords de libre-échange de l'UE sont relativement non contraignants. Il n'y a, par exemple, aucune sanction en cas de non-respect des principes énoncés dans ces chapitres. 

Il y a des raisons d'être optimiste pour l'avenir car je pense que la Commission semble se diriger vers des normes plus contraignantes dans ce domaine. Toutefois, la politique commerciale de l'UE repose aujourd'hui sur l'ambition d'éliminer toutes les barrières aux importations. Cela encourage le dumping social et environnemental. Les mouvements sociaux et les ONG du Sud ne sont pas, pour leur part, écoutés. La Direction générale du Commerce de la Commission européenne affirme que l'imposition de conditions environnementales plus strictes dans les accords de libre-échange serait contraire aux normes de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce n'est pas le cas. En fait, l'OMC offre plus de flexibilité dans ce domaine. La logique de l'UE reste la suivante : "Nous devons rechercher la croissance là où elle peut être trouvée", par exemple, sur le continent africain ou en Inde. Mais la croissance économique ne peut pas être une fin en soi si le prix à payer pour celle-ci est la dégradation de l'environnement et des droits sociaux et humains dans le Sud global. 

"La croissance ne doit pas être considérée comme l'alpha et l'oméga de notre modèle de développement, comme cela a été le cas dans le passé. Nous avons besoin d'un nouveau modèle basé sur le bien-être social et la réduction de notre empreinte écologique".

De plus en plus d'études s'interrogent sur la possibilité de découpler la croissance des dommages environnementaux. Dans ce contexte, la mise en œuvre d'un vaste plan de relance économique est-elle paradoxale ? 

L'affirmation qui prétend qu'il est impossible de dissocier la croissance économique de la dégradation de l'environnement est généralement vraie. Je pense aussi qu'il y a un malentendu sur le mot "relance". La croissance du PIB ne doit pas être considérée comme l'alpha et l'oméga de notre modèle de développement, comme cela a été le cas dans le passé. Nous avons besoin d'un nouveau modèle basé sur le bien-être social et la réduction de notre empreinte écologique. La stratégie " De la ferme à la table ", par exemple, ne reconnaît pas vraiment la nécessité de rompre avec la dynamique qui consiste à augmenter le nombre de calories apportées tout en réduisant le prix des denrées alimentaires pour les consommateurs. En réalité, il serait plus approprié de renforcer la législation sociale dans ce domaine pour permettre à toutes les familles de bénéficier de repas sains.

Le Green Deal semble miser fortement sur le développement de nouvelles technologies pour atteindre l'objectif de neutralité climatique d'ici 2050. Ces attentes vous paraissent-elles réalistes ?

L'objectif de neutralité climatique pour 2050 est irréaliste si l'on n'envisage que des réductions des émissions de CO2. Il faut aussi absorber les émissions. Pour cela, le potentiel de l'agriculture est énorme. Transformer les sols qui émettent du carbone (comme c'est le cas actuellement) en absorbeurs de carbone serait un grand pas en avant. Dans ce contexte, il convient de souligner que la stratégie " De la ferme à la table " permet une meilleure gestion des sols. Cependant, bien que le potentiel de ces technologies soit très important, leur déploiement ne peut à lui seul se substituer à un réel changement de notre modèle de développement.