L'organisation du temps de travail a profondément changé ces dernières années. Les changements structurels de l'économie, l'assouplissement des normes du travail et la diminution du pouvoir des syndicats, ainsi que l'évolution des parcours de vie et des préférences des travailleurs, ont entraîné des horaires de travail plus souples, plus fragmentés et plus variables.

Toutefois, lorsque le temps de travail est aménagé pour maximiser l'efficacité des effectifs et parvenir à un meilleur ajustement entre temps de travail, nombre de travailleurs et charge de travail - que ce soit par le biais de contrats zéro heure ou de travail à la demande -, c'est surtout en raison de la pression croissante visant à réduire les coûts et à augmenter la productivité par de nouveaux moyens.

Ces stratégies de gestion sont fortement facilitées par l'innovation technologique. Les systèmes informatisés peuvent désormais non seulement coordonner les horaires de nombreux travailleurs, mais aussi minimiser les erreurs humaines et éviter le paiement d'heures supplémentaires. Il est également possible de collecter un grand nombre de données sur la variabilité quotidienne, hebdomadaire ou saisonnière du comportement des clients, ainsi que des informations en temps réel sur la circulation, la météo et les problèmes de matériel, voire même l'horodatage d'un travailleur à un endroit particulier.

Une grande différence

Les avantages pour les employeurs sont nombreux, notamment un contrôle renforcé avec une surveillance réduite des managers. Ces changements ont cependant tendance à être présentés comme profitant également aux travailleurs, en leur permettant de mieux équilibrer leur vie professionnelle et leur vie privée et de planifier leur travail en fonction de leurs études, de la garde de leurs enfants ou de leurs intérêts personnels.

Cette vision est renforcée par le fait que les décideurs politiques acceptent ce type de corrélation, comme dans la récente directive de l’Union européenne sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Il existe cependant une grande différence entre la flexibilité demandée par les travailleurs - comme prendre des congés à brève échéance pour faire face à des urgences personnelles ou réduire temporairement les heures de travail pour gérer la prise en charge de leur famille - et la "flexibilité" de la main-d'œuvre "à flux tendu".

Il est tout à fait illusoire de croire que des systèmes et des logiques d'organisation du temps de travail aussi différents devraient être mis ensemble. La littérature consacrée à ce sujet est plus rigoureuse lorsqu'il s'agit de distinguer la flexibilité du temps de travail axée sur l'employeur et celle axée sur le travailleur, mais cette nuance est trop souvent perdue dans le débat politique. Le fait d'affirmer que toute flexibilité est bonne pour les travailleurs a même conduit un ancien ministre britannique du Travail et des Pensions à classer les contrats de travail zéro heure à caractère abusif dans la catégorie des politiques d’équilibre entre vie professionnelle et vie privée.

Une position plus faible

Lorsque le rapport de force est en faveur de l'employeur, les travailleurs ont peu de possibilités de tirer profit de la flexibilité du temps de travail. Leur position de faiblesse découle de divers facteurs, notamment de la nécessité financière ou d'un manque apparent d'alternatives sur le marché du travail, que ce soit en raison du peu d'offres d'emploi et de l'excédent de main-d'œuvre ou d'un manque de compétences recherchées.

Les travailleurs horaires qui, en théorie, pourraient choisir de refuser des affectations ou des changements de poste risquent en réalité de se voir imposer diverses sanctions, telles que l'attribution de moins de travail ou de postes moins intéressants, ainsi qu'une perte de revenu immédiate pour les heures refusées. La redéfinition de la planification automatisée comme un moyen de "flexibilité" a eu l'effet pervers de renforcer le contrôle de l'employeur sur le temps de travail.

En témoigne, par exemple, un système d'horaires automatisés basé sur une application, introduit par le géant de la grande distribution Walmart aux États-Unis. L'entreprise a affirmé que l'application accorderait à ses travailleurs une plus grande maîtrise de leur temps, leur permettant d'adapter leurs horaires à leur mode de vie et de trouver un équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie privée.

Toutefois, le système de répartition des heures a favorisé les travailleurs qui enregistraient le plus de disponibilités possibles, limitant ainsi le choix des périodes d'inactivité et empêchant la mise en place d'un horaire réellement flexible et adapté aux besoins. Les travailleurs se sont inquiétés du fait que même les préférences de base, telles que le moment de la journée où ils souhaitaient travailler, n'étaient pas suffisamment prises en compte.

“L'esprit d'entreprise”

Les plateformes de travail en ligne illustrent l'utilisation de la technologie dans la gestion des horaires de travail flexibles. Tout comme pour les emplois horaires de bas niveau dans le secteur traditionnel des services, la plupart des emplois sur les plateformes se caractérisent par des horaires incertains, des revenus imprévisibles et des salaires peu élevés. Les plateformes ont cependant introduit une dimension attrayante dans leur communication avec les travailleurs potentiels, en associant l'extrême flexibilité à la liberté et à "l'esprit d'entreprise".

Les travailleurs des plateformes pourraient vraiment profiter d'horaires irréguliers s'ils étaient en mesure de refuser de travailler ou de ne travailler que lorsque cela leur convient. Mais comme les plateformes qui mettent leurs clients en relation dépendent de l'accès à un vaste réservoir de travailleurs facilement disponibles - ce qui améliore l'efficacité et fait baisser les prix grâce à la concurrence -, le travail est rare et insuffisant pour répondre à toutes les demandes des travailleurs. La figure ci-dessous illustre l'ampleur de cette inadéquation, entre le travail recherché et le travail disponible, sur une plateforme de livraison de denrées alimentaires.

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Heures de travail effectives et préférées des livreurs de Deliveroo en Belgique (2017)

En raison de l'offre excédentaire de travailleurs, la connexion de ces derniers à la plateforme ne garantit pas la disponibilité du travail. Les travailleurs passent donc beaucoup de temps sans être rémunérés, à chercher ou à attendre des tâches. Ils ont en outre peu de contrôle sur l'attribution des heures; souvent, ils ne se voient attribuer aucune tâche ou reçoivent un nombre d'heures de travail inférieur à celui demandé.

En outre, les travailleurs qui dépendent des revenus générés par la plateforme comme principale source de revenus ont moins de liberté pour choisir leurs clients ou les tâches à accepter et sont contraints de travailler à des moments très précis de la journée et de la semaine pour gagner suffisamment. Ils consacrent également plus d'heures à travailler sur une plateforme, ce qui rend leur engagement plus proche d'un emploi à temps plein et laisse une marge de manœuvre limitée pour exercer une quelconque flexibilité.

Il n'est pas surprenant que les travailleurs qui s'attendaient à ce que le travail sur plateforme leur permette de prévoir des activités dans d'autres sphères de la vie - notamment les études pour les étudiants - se soient retrouvés dans la pratique à adapter leur vie privée en conséquence.

Tous les travailleurs ne sont en tout cas pas armés de la même manière pour bénéficier d'horaires de travail très irréguliers et tous les besoins de travail ne sont pas compatibles avec des horaires très flexibles et imprévisibles. Il ne faut pas non plus surestimer le désir de flexibilité des travailleurs, même si les plateformes ou les employeurs le présentent ainsi. Comme le montre l'affaire Deliveroo, même parmi une jeune main-d'œuvre composée en grande partie d'étudiants, il y a une forte préférence pour les horaires réguliers, avec 42 % en faveur et 31 % contre (le reste étant indécis).

Droits collectifs

Que peut-on faire alors pour que l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée soit possible dans cette économie très flexible ?

Les pratiques informelles sur le lieu de travail, telles que des échanges avec les collègues et des négociations avec les supérieurs hiérarchiques, peuvent déplacer quelque peu l'équilibre du pouvoir au détriment des employeurs, en accordant aux travailleurs un plus grand contrôle sur leurs horaires. Ces dispositifs font cependant essentiellement défaut dans le travail sur plateforme, car il n'existe pas d'''endroit'' où de telles pratiques informelles pourraient se développer et la répartition algorithmique du travail ne laisse aucune place à la liberté personnelle. En outre, il ne semble ni juste ni efficace de faire peser une charge supplémentaire et une responsabilité individuelle sur les travailleurs en situation précaire.

Une solution consiste donc à étendre les droits collectifs à tous les travailleurs, y compris aux travailleurs dépendants et aux travailleurs de plateforme, afin qu'ils aient accès à des canaux efficaces pour influencer les décisions des employeurs et négocier les conditions de leur travail. Cela nécessite un soutien réglementaire.

La directive européenne sur le travail prévisible constituera désormais un élément important. Si elle est correctement transposée, elle pourrait limiter les pratiques d'exploitation de l'organisation du temps de travail et offrir une protection contre les travailleurs qui demandent de meilleures conditions de travail et se voient accorder moins d'heures de travail.

(Cet article a été publié à l'origine sur Social Europe)

Crédits photos: Joaquin Corbalan