Le rapport Benchmarking Working Europe de cette année - publication phare conjointe de l'ETUI et de la CES - est une édition spéciale non seulement parce qu'il s'agit de l'édition du 20ème anniversaire, mais aussi parce qu'il analyse les conséquences d'une nouvelle crise totalement différente pour le monde du travail.

Les décideurs politiques, tant au niveau national qu'européen, abordent cette période difficile d'une manière qui se démarque des réponses d'austérité adoptées au lendemain de la crise financière de 2008. Cette édition du 20e anniversaire est donc particulièrement appropriée pour présenter nos arguments en faveur d'une sortie de crise socialement responsable de la crise Covid-19. Pour ce faire, cette analyse montre que la pandémie a constitué un " stress test " dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail (SST) dans l'UE et a révélé de multiples lacunes systémiques auxquelles il faut remédier.

Premièrement, la directive sur les agents biologiques n'a pas permis de comprendre la gravité du virus qui a déclenché la crise du Covid-19. Alors que les définitions des différentes catégories indiquent clairement que le groupe 4 est le plus approprié pour le virus du SRAS-CoV-2, il a fini par être classé dans le groupe 3. Les échecs mis en évidence par cet exercice de révision soulignent la nécessité d'une révision plus approfondie de la directive afin de mettre davantage l'accent sur la manière dont un agent pathogène tel que ce virus peut constituer "un risque grave pour les travailleurs", ainsi que sur la manière dont la classification des virus devrait tenir compte de l'apparition d'une situation de pandémie.

Deuxièmement, les pénuries de personnel dans le secteur des soins de santé et leur impact sur la santé et la sécurité des travailleurs de la santé pendant la pandémie révèlent l'un des écarts les plus évidents entre la théorie de la SST et sa pratique. Les conséquences des réductions d'effectifs ont été systématiquement ignorées ou minimisées, ce qui a conduit à une multitude de risques tels que la surcharge de travail, les heures supplémentaires, le stress et un nombre insuffisant de pauses et de congés. Ces conséquences ont amplifié également d'autres risques, tels que les risques d'accidents et, dans le cas de la pandémie actuelle, le risque d'infection par le virus.

Troisièmement, la pandémie de Covid-19 a intensifié les exigences émotionnelles des travailleurs de première ligne, dont une majorité saisissante est constituée de femmes. La répartition inégale des risques psychosociaux liés au travail entre les femmes et les hommes est en partie la conséquence du fait que les femmes travaillent dans des secteurs plus exposés à ces risques, tels que les soins ou les services. Cet impact est renforcé par la ségrégation verticale, qui place les femmes aux postes les plus bas de l'échelle des salaires et de la prise de décision. Bien que ces réalités soient connues, il est désormais évident que les mesures visant à remédier à ces points faibles ont été irrégulières et incohérentes d'un État membre à l'autre.

Quatrièmement, les travailleurs vulnérables font les frais de la pandémie, les niveaux de compétences et de revenus faibles étant liés à des taux de positivité au Covid-19 plus importants et à des taux de mortalité plus élevés. Parmi les facteurs déterminants, on peut citer le fait que les professions qui exigent la présence physique des travailleurs et une interaction en personne avec d'autres personnes sont souvent des emplois à faible revenu. L'ethnicité et le statut de migrant se recoupent souvent avec les conditions de travail et les facteurs d'emploi, ce qui amplifie les inégalités structurelles dans le monde du travail.

Enfin, la pandémie a révélé les nombreuses limites du travail sur plateforme, tant en termes d'interdépendance avec le monde physique du travail que de faiblesses du cadre réglementaire qui le régit. La pandémie a dévoilé les conséquences d'une application inadéquate d'un cadre réglementaire en matière de SST conçu pour le monde analogique de même que les difficultés visibles d'adaptation d'un tel cadre aux risques auxquels sont confrontés les travailleurs dans le monde numérique.

Chacun de ces éléments est un indicateur des conséquences négatives d'une interprétation trop étroite de la législation en matière de SST, qui ne tient pas compte de l'étendue des contextes auxquels les règles devraient s'appliquer. Les résultats du stress test montrent clairement que les principes de SST doivent faire partie intégrante de la planification du travail et donc être intégrés dans le développement futur de secteurs entiers et de tous les lieux de travail. Cela dit, la mise en œuvre et l'application correctes des règles sont entravées par des questions qui ne relèvent pas du champ d'application de la réglementation en matière de SST, notamment les relations de pouvoir inégales qui façonnent l'emploi et les conditions de travail.  La participation des travailleurs à leur élaboration doit être renforcée pour que les politiques et les pratiques de SST soient correctement ciblées et véritablement équitables.