Un bon fonctionnement de la démocratie passe par la démocratie au travail.

“Vous savez quoi ? Toute notre éducation est un mensonge. Nous avons appris à être des citoyens critiques pendant des années, à développer nos propres opinions, à remettre en question notre bon sens et à défendre nos propres idées. Oubliez tout cela, dans les entreprises, cela n’est pas apprécié”.

Cela me rappelle un de mes camarades de classe qui a commencé à travailler comme employé de banque. Ce que mon ami a vécu - un peu comme une douche froide -, c'est la difficile adéquation entre la démocratie en politique et le manque de démocratie dans les entreprises et organisations dans lesquelles nous travaillons.

Nous savons tous que la démocratie, aussi imparfaite soit-elle, reste le meilleur de tous les systèmes politiques. En principe, il devrait en être de même pour l'économie : insuffler plus de démocratie au travail devrait se traduire par des entreprises plus équitables, plus innovantes, plus riches en emplois et en conséquence, par une plus grande stabilité politique.

Corrélations positives

Nous pouvons évaluer la démocratie au travail par pays en utilisant l'Indice de participation européen. En comparant cet indice avec l'emploi, la parité, les investissements dans la recherche et le développement, la part du travail, l'absence de pauvreté au travail et le niveau de démocratie politique, nous avons, à l'Institut syndical européen, observé des corrélations positives significatives (voir ensemble de données interactives). Autrement dit, lorsque les travailleurs ont leur mot à dire dans la gestion des entreprises, lorsque la présence des syndicats au sein de l’entreprise est importante et que la couverture des négociations collectives est étendue, et lorsque les travailleurs ont un représentant qui peut défendre leur vision des choses et leurs intérêts, les entreprises sont plus performantes.

Cela est tout à fait logique. Tout comme la démocratie politique assure un contrôle du gouvernement, la démocratie au travail rend les employeurs responsables de leurs actes. Là où la démocratie politique donne une voix à tous les citoyens afin que leurs intérêts puissent être pris en compte, la démocratie au travail permet d’insuffler le point de vue des travailleurs dans la prise de décision managériale.

Qui plus est, les travailleurs des entreprises ont peu à gagner des profits à court terme mais bien plus de la viabilité à long terme de leur entreprise. Leur donner une voix est donc susceptible de faire pencher la balance des incitants de la rémunération des cadres supérieurs vers l'investissement et l'innovation.

Enfin et surtout, insuffler la démocratie au travail réduira la tension entre le fait d'aspirer à être un citoyen politique critique et celui d'agir comme un travailleur obéissant. Les travailleurs qui peuvent voter pour des représentants sur le lieu de travail, qui peuvent avoir une influence sur la manière dont l'entreprise est gérée et qui vivent le processus difficile mais gratifiant de la démocratie dans leur entreprise sont plus susceptibles d'être des citoyens ayant davantage confiance dans la démocratie politique et souhaitant participer davantage dans leur entreprise ainsi qu’exprimer leurs opinions.

Déclin de la participation 

Néanmoins, la mauvaise nouvelle, c’est qu'au cours de la dernière décennie, selon l'indice de participation européen, la moyenne des résultats des pays a diminué pratiquement de façon constante. Sur une échelle de zéro à un, la moyenne européenne oscillait autour de 0,53 en 2009. Dix ans plus tard, elle est tombée en dessous de 0,5.

Les raisons de cette baisse ne sont pas difficiles à identifier. Au cours des dix dernières années, le taux de syndicalisation (taux des travailleurs qui sont affiliés à un syndicat) a diminué dans presque tous les pays européens. Il en va de même pour la couverture des négociations collectives (part des travailleurs couverts par une convention collective) et pour l'accès à la représentation des salariés.

Cela signifie que l'une des pierres angulaires du modèle social européen, de sa version du capitalisme, s'affaiblit lentement. La poule qui semblait autrefois pondre des œufs d'or est en train de perdre ses plumes.

Un choix décisif

Cependant, même si des dégâts ont été faits, rien n'est perdu à jamais. Un choix politique décisif pour plus de démocratie au travail peut faire basculer le navire européen vers une amélioration sociale. Cela implique de renforcer les droits à l’information et à la consultation au niveau local et européen, d’étendre les droits de cogestion au niveau des conseils d’administration et de surveillance, de faciliter les négociations collectives sectorielles et de soutenir le recrutement des nouveaux affiliés à un syndicat.

Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons tirer le meilleur parti des savoirs que nous essayons d'enseigner à nos enfants : la pensée critique, la prise de parole, la recherche des raisons qui sous-tendent les prises de décision et la possibilité de s'exprimer dans nos entreprises et dans nos démocraties. La transition vers le monde du travail aurait pu être plus facile pour mon ami d'enfance et pour ses supérieurs mais il a refusé de se taire et s'est attiré beaucoup d'ennuis. Aujourd'hui, il est devenu un excellent gestionnaire des ressources humaines.

(Cet article a été publié à l'origine sur Social Europe)

Crédits photo: Tero Vesalaine