Déjà utilisé dans l’Antiquité pour la fabrication des fards pour les femmes et le maquillage des comédiens dans les tragédies grecques et romaines, le blanc de plomb s’est imposé au fil des siècles comme le pigment incontournable pour la préparation de la peinture blanche. Au XIXe siècle avec l’essor industriel, la céruse, nom commun donné à ce carbonate de plomb, est fabriquée à grande échelle et utilisée dans toutes les peintures qui recouvrent les bâtiments, les gares, les ponts, les navires et plus tard les automobiles. La céruse est également omniprésente à l’intérieur des habitations pour le blanchiment des murs, la fabrication des papiers peints, des toiles cirées, des tissus, des cartons glacés, des cartes de visite...

Or ce pigment de plomb est un véritable poison. Il provoquera à partir de 1820 une hécatombe parmi les ouvriers cérusiers qui le fabriquent et les peintres en bâtiment qui le manipulent. Il ne sera définitivement interdit en Europe qu’en 1992, soit plus d’un siècle et demi plus tard.

Dans son livre Blanc de plomb : histoire d’un poison légal, l’historienne Judith Rainhorn analyse les raisons qui ont permis à ce pigment toxique d’être massivement utilisé pendant une période aussi longue avec l’aval des pouvoirs publics.

Les effets nocifs de la céruse sont pourtant décrits et dénoncés depuis le premier tiers du XIXe siècle. L’inhalation et le contact cutané avec ce composé provoquent le saturnisme, une maladie caractérisée par des vertiges, des tremblements, la paralysie des membres, des troubles de la vision et le coma. Une utilisation professionnelle prolongée peut conduire à la mort.

Déni d’une partie de la communauté scientifique, invisibilité organisée, indignations populaires éphémères, campagnes de prévention et réglementations édictées mais jamais appliquées, cet ouvrage fort bien documenté nous éclaire sur le parcours de ce poison industriel qui n’est pas sans nous rappeler celui bien plus médiatisé de l’amiante.

Car comme pour l’amiante, l’histoire de la céruse a pour toile de fond le dilemme pour les autorités publiques entre prospérité économique de l’industrie chimique et protection de la santé des travailleurs et des citoyens. Les parallèles avec la fibre magique sont nombreux: prétendue impossibilité de substituer un produit aux performances inégalées, mise en avant d’une utilisation contrôlée pour éviter l’interdiction et surtout transformation des risques professionnels en risques environnementaux. Comme l’amiante abondamment utilisé dans les habitations pour ses propriétés ignifuges et isolantes, les peintures à base de céruse se dégradent avec le temps.

À partir du milieu des années quatre-vingt, une nouvelle vague de saturnisme fait son apparition. Les victimes sont les enfants défavorisés qui vivent dans des logements insalubres. Ils inhalent ou ingèrent les pous- sières qui proviennent des couches anciennes de peinture contenant du carbonate de plomb. Les conséquences de cette deuxième vague d’exposition à la céruse sont des encéphalopathies aiguës, des retards psychomoteurs et des diminutions irréversibles des performances cognitives. La toxicologie du plomb et de ses dérivés est aujourd’hui bien connue : ce sont des neurotoxiques sans seuil mais également des toxiques pour la reproduction.

Alors que l’utilisation de la céruse est aujourd’hui interdite en Europe tout comme l’utilisation du plomb pour l’amélioration de l’indice d’octane dans l’essence, rappelons que d’autres composés du plomb sont toujours largement utilisés dans l’industrie. C’est le cas notamment pour la fabrication des batteries automobiles. Afin de réduire les risques pour la santé des travailleurs exposés, des valeurs limites d’exposition professionnelle obligatoires ont été adoptées dans la législation européenne. Ces valeurs limites définies il y a plus de trente ans sont notoirement obsolètes mais plutôt que d’interdire ces substances considérées comme"essentielles"pour la compétitivité de l’industrie automobile européenne, il est plutôt question de revoir ces valeurs à la baisse.

La lecture de ce livre est essentielle pour mieux comprendre ce qui se joue dans le débat actuel sur la cancérogénicité du glyphosate, le principe actif de l’herbicide le plus utilisé dans le monde ou celle du dioxyde de titane, le pigment qui a supplanté la céruse dans toutes les peintures à usage industriel et domestique. Une lecture qui pourra peut-être un jour empêcher l’histoire de bégayer.

Blanc de plomb: Histoire d’un poison légal. Judith Rainhorn, Presses de Sciences Po, Paris, 2019, 370 pages

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