En France, les artistes du spectacle vivant, du cinéma et de l’audiovisuel bénéficient d’un régime d’assurance chômage spécifique : le régime des salariés intermittents du spectacle. HesaMag a été à la rencontre de quatre artistes, habitant dans le sud de la France, qui exercent chacun leur métier sous une forme singulière avec des compétences organisationnelles élaborées. Nous les avons interrogés sur leur travail au quotidien en tant qu’artistes, les avantages et aussi les limites liés au régime d’intermittent du spectacle.

Selon les derniers chiffres disponibles datant de 2017, le régime français des intermittents concerne 143321 salariés, soit 66% des 217153 salariés des secteurs du spectacle vivant (la danse, le théâtre, la musique), du cinéma et de l’audiovisuel, qu’ils soient artistes, ouvriers ou techniciens. Ce système est un régime particulier d’indemnisation dans le cadre de l’assurance chômage. D’un côté, il permet aux structures et entreprises de ces secteurs de pouvoir embaucher des salariés sur des contrats à durée déterminée de très courtes durées, sans limites de nombre de contrats enchaînés (en 2017, de 1 à plus de 50 contrats dans l’année); et de l’autre, il permet aux travailleurs ayant comptabilisé 507 heures de travail sur une période de dix mois d’avoir droit à une indemnisation de chômage pendant les périodes non prestées. Ce régime est toutefois réservé aux professionnels dont le travail est lié principalement à des projets de création artistique. En sont exclus, par conséquent, les enseignants de disciplines artistiques (professeurs de danse, de musique...). Ce régime a été mis en place pour compenser la discontinuité des périodes de travail constitutive de ces métiers.

Nous avons rencontré quatre artistes français du spectacle vivant, afin de mieux comprendre ce régime français des intermittents, ce qu’il leur apporte, mais aussi les contraintes qui en découlent.

Clap de début avec les présentations

Isabelle Uskï est autodidacte et se considère surtout comme une artiste pluridisciplinaire : elle danse, joue de l’accordéon, improvise avec la voix et fait le clown. Performeuse et pédagogue, "Exploratrice du corps en mouvement et en relation", d’après le site internet Chorescence, la compagnie qu’elle dirige depuis quinze ans. Elle est intermittente du spectacle depuis 2015 seulement, année où elle a décidé de centrer son activité sur la création.

Régis Soucheyre, lui, est un intermittent indépendant. Artiste "touche à tout", il a commencé avec la musique pour aller vers la danse et le théâtre. Il aime les projets qui le rapprochent du public. Il a participé à des projets amateurs avant de saisir l’occasion d’un licenciement économique pour changer de trajectoire et devenir artiste professionnel.

Yannick Barbe co-dirige depuis 2004 avec Véro Frèche la compagnie Les Noodles qui se définit comme faisant du "théâtre tout terrain". Comédien, musicien et autodidacte, il a commencé le théâtre par passion, en amateur, après avoir obtenu un diplôme d’architecte et travaillé dans le domaine. Il a depuis joué dans de nombreuses pièces avec plusieurs compagnies (Droguerie moderne) et monté des créations théâtrales, souvent drôles et grinçantes, au sein des Noodles et de la Compagnie de poche. Il nous reçoit chez lui à Grenoble.

Nicolas Hubert est danseur et chorégraphe depuis vingt ans. Il dirige la compagnie Épiderme à Grenoble avec laquelle il monte des projets de création pour les théâtres mais aussi l’espace public. Son parcours de danseur est né d’une rencontre avec une chorégraphe alors qu’il est étudiant aux Beaux-Arts et musicien dans un groupe. Il restera neuf ans dans sa compagnie, pendant lesquels il se forme en autodidacte à la danse contemporaine à Paris. Il créera sa structure en 2004 pour monter ses créations chorégraphiques, en solo d’abord, puis avec différents danseurs et artistes.

Une exception française qui protège

Yannick Barbe résume bien les avantages liés au régime d’intermittent en France: "Ce qui me plaît c’est d’avoir un fonctionnement de travailleur indépendant avec un statut de salarié." C’est en effet ce qui rend ce régime très attrayant pour un bon nombre de travailleurs du secteur artistique. Avoir de l’autonomie dans son organisation, pouvoir choisir ses projets, tout en étant salarié par chaque structure pour laquelle on travaille. Tout ceci en continuant de percevoir une indemnité de chômage dans les périodes sans contrat. Ce système fonctionne bien entendu à condition d’avoir fait "ses heures" comme le disent les intermittents rencontrés, c’est-à-dire avoir comptabilisé 507 heures de travail sur une période de dix mois. Ces fameuses heures ont été ardemment défendues et finalement maintenues lors des mouvements sociaux déclenchés en 2003 lorsque le gouvernement français a voulu remettre en cause cette exception française à travers un projet de réforme du régime des intermittents. Les quatre artistes que nous avons rencontrés convergent vers une même conclusion : ce régime est financièrement avantageux et protecteur. Le "lissage" des revenus est un facteur de sécurité. En effet, l’indemnisation systématique des jours chômés permet de stabiliser ses rémunérations sur l’année et de compenser les variations d’activité, qui sont fréquentes et quasi inévitables dans ces métiers.

Un moteur pour la création

La participation à des projets de création artistiques étant la condition première pour accéder au régime des intermittents, les artistes ont tout intérêt à développer en premier lieu leurs projets de création au détriment de leurs autres activités, notamment de transmission. "Le régime invite à développer ses propres projets de création", explique Isabelle Uskï. Il influence ainsi l’organisation du travail de l’artiste, tout autant qu’il marque une appartenance à un milieu professionnel qui a ses règles de fonctionnement particulières.

De par ses conditions, le régime de l’intermittence constitue donc un puissant moteur pour la création. Mais c’est aussi un régime qui soutient la création, en apportant un certain confort économique aux artistes. D’après Isabelle Uskï, "ça donne de l’espace" et cela favorise l’émergence de nouvelles idées. Elle s’évertue, dans son travail artistique, à "prendre le temps". Ses créations en témoignent par leurs titres: Ralentir puis Respire. Le régime de l’intermittence permet ainsi aux artistes de prendre du temps pour explorer des voies inconnues. Yannick Barbe nous explique que le processus de création passe parfois par quelques errances avant d’être efficace, et pour lui "c’est important de perdre du temps." Le temps "non salarié" mais indemnisé sert aussi à d’autres dimensions du travail nécessaires à la création, comme la documentation, les lectures, mais aussi la rencontre avec des personnes pour enrichir ses connaissances sur un sujet. La recherche fait partie intégrante des processus de création et "ceci est nécessaire pour faire des spectacles de qualité", précise l’artiste.

Des périodes “chômées” très laborieuses

Les périodes non salariées, indemnisées par le régime, sont loin d’être des périodes de repos. Non seulement elles sont en partie consacrées à la recherche et à la création, mais elles sont aussi exploitées pour d’autres activités vitales pour les artistes, particulièrement lorsqu’ils ont leur propre compagnie, telles que la gestion, l’administration, la prise de contacts, l’organisation. Les artistes se trouvent alors dans une situation ambiguë que nous résume Isabelle Uskï: "Tout ton temps de recherche de partenaires, de montage de projet, compte comme du chômage." Le paradoxe de ce régime est qu’il ne permet pas de distinguer clairement les périodes travaillées et les périodes chômées. Un grand nombre d’activités différentes est nécessaire pour voir aboutir concrètement un spectacle, allant du choix d’un texte au théâtre ou d’un contenu chorégraphique, à la mise en place technique et la performance artistique face au public. Nicolas Hubert, en tant que chorégraphe et directeur de compagnie, avoue faire un peu tous les métiers: l’administration, la couture, la chorégraphie, la scénographie, la pédagogie, l’interprétation sur scène et aussi "un peu de psychologie", de la conduite de projet et du management. Certaines de ces fonctions sont plus faciles à assumer et maîtriser que d’autres. Cette polyvalence fait partie du métier et malgré les contraintes que cela peut leur poser, elle est vécue comme une richesse par les artistes. Aussi parce qu’elle donne corps à un métier parfois abstrait et perçu de l’extérieur comme "facile" ou peu ancré dans le réel.

Un régime avec des impasses

Bien que le régime oriente spontanément les artistes vers la création, ceux-ci développent aussi le plus souvent des activités de transmission pour le public amateur, sous forme d’ateliers et de cours. Les institutions culturelles – notamment celles qui accordent des subventions et donc financent en partie les créations artistiques – exigent la plupart du temps un travail en lien avec ce public. Dans certains cas, c’est aussi un moyen indispensable pour "boucler leur statut", c’est-à-dire atteindre les 507 heures demandées. Étant plus facile à planifier dans la durée que le travail artistique, la prestation pédagogique apporte de la stabilité dans les rentrées de revenus. Elle permet aussi de mieux organiser son temps et offre des opportunités pour développer des partenariats à long terme avec des organisations en dehors du milieu culturel, comme les écoles. Ainsi, développer ces activités représente un enjeu important pour les artistes, particulièrement dans le domaine de la danse où les possibilités de montrer ses créations sont fortement limitées au fur et à mesure que les moyens disponibles se réduisent. La transmission et le travail avec les amateurs constituent alors de vrais débouchés pour les artistes et donnent du sens à leur travail. Le paradoxe c’est que ce travail n’est pas reconnu pleinement par le régime de l’intermittence, il doit être limité en heures déclarées si les artistes professionnels ne veulent pas perdre leur droit au régime d’indemnisation.

Ceux-ci n’ont pas forcément le désir d’investir dans la pédagogie auprès du public amateur plus que dans la création artistique. Pour Nicolas Hubert, le travail pédagogique "est intéressant quand il reste lié à l’acte artistique". Il affirme avoir besoin de se sentir "avant tout artiste". Son attachement "viscéral" au régime de l’intermittence s’explique en grande partie par le fait d’être tour à tour chorégraphe, interprète et pédagogue. Yannick Barbe évoque aussi son besoin d’équilibre entre son travail de création et le "théâtre social" qu’il propose avec sa compagnie sous forme d’ateliers dans les écoles ou d’autres institutions. "La création pure c’est notre école", explique-t-il en opposition aux ateliers où "on regarde la vie, on prend la température du monde en permanence" pour "nourrir notre imaginaire".

Même si les quatre artistes français reconnaissent le confort que peut apporter le régime de l’intermittence pour la régularité des revenus, son principe de fonctionnement qui impose un nombre d’heures à prester pendant une période déterminée conduit parfois les artistes à courir après les contrats "pour boucler leur statut". Nicolas Hubert concède : "Il y a des boulots que je n’aurais pas choisi de faire s’il n’y avait pas le souci de faire des heures." Yannick Barbe abonde dans le même sens en précisant qu’"il y a une réalité économique qui nous pousse à aller trop vite, parfois il faut produire." L’objectif quantitatif et l’effet couperet qui y est lié génèrent un stress permanent pour ces artistes intermittents. Nicolas Hubert avoue, par exemple, que même après vingt ans d’intermittence et un beau parcours de créations reconnu par les professionnels de la culture et le public, il continue à se demander s’il a fait "assez d’heures" pour boucler sa période. Il a beau planifier son travail sur l’année, il y a toujours des imprévus dans les projets qui peuvent l’empêcher d’atteindre l’objectif horaire, ce qui le conduit à être toujours débordé. Régis Soucheyre raconte aussi que sa plus grande peur est de ne pas avoir de revenus réguliers. Faire lui-même le travail de démarchage et la diffusion de ses spectacles, c’est un moyen de s’assurer que l’argent va rentrer et de se rassurer.

Une protection santé limitée

Les droits à la sécurité sociale des intermittents en France sont calculés différemment de ceux des autres salariés qui dépendent du régime général. Pour ouvrir des droits et donc bénéficier d’une indemnisation en cas de maladie ou de grossesse, il faut remplir un quota d’heures différent des 507 heures de travail en dix mois demandés pour être indemnisés au chômage. Dans ce cas, il convient de prouver 600 heures de travail sur douze mois sinon pas d’indemnisation en cas de maladie. Par ailleurs, le calcul est différent suivant le moment où l’artiste tombe malade. Et lorsqu’un intermittent est malade sur des courtes durées, il a le même quota d’heures de travail à réaliser sur la période de dix mois que ceux qui n’ont pas été malades, pour bénéficier des indemnités. Il est de toute façon compliqué pour des artistes de renoncer à une date de représentation ou de performance, même lorsqu’ils sont malades. Autrement dit, les intermittents ont intérêt à être en bonne santé, sinon ils risquent d’être mécaniquement exclus du régime.

Le principe de l’intermittence et la polyvalence des métiers artistiques ne sont pas faciles à gérer. Ils impliquent beaucoup d’autonomie et de compétences d’organisation, notamment lors des périodes entre les contrats. Régis Soucheyre nous confie par exemple qu’il se donne des horaires et des règles d’organisation au quotidien et dans la semaine – par exemple: pas de travail le week-end en dehors des périodes de spectacles – pour cadrer son engagement dans le travail. Il limite aussi ses temps de création pour avoir plus de temps consacré à la diffusion. Il a gardé de son ancien métier de comptable le goût pour un travail structuré et efficace. Le temps des spectacles est différent, c’est le moment où il sort de sa routine. S’organiser de façon autonome, Nicolas Hubert l’a appris aux Beaux-Arts à Paris où il a fait ses études avant de devenir danseur. C’est une formation où l’accès à l’information est facilité mais il faut être capable d’organiser seul ses projets. Yannick Barbe reconnaît aussi s’appuyer sur les compétences développées lors de sa formation d’architecte pour pratiquer son métier d’artiste. Il a gardé le goût de conceptualiser des dispositifs innovants et il mobilise dans ses créations ses capacités de projection et de réalisation.

Des difficultés de diffusion qui assombrissent l’avenir

Actuellement en France dans le domaine de la danse particulièrement, les contraintes de diffusion des spectacles sont tellement fortes qu’elles ont un impact réel sur le travail et la création artistiques. Selon l’expérience de Nicolas Hubert, la moyenne de diffusion pour une création chorégraphique est de trois dates de représentation. Par conséquent, un grand nombre de danseurs investissent l’essentiel de leur temps et de leur argent pour la production et la création de spectacles, sans garantie d’avoir l’opportunité de les montrer. Les programmateurs sont généralement inondés d’informations, ce qui les pousse à travailler avec les gens qu’ils connaissent, ou au contraire, ils se forcent à rechercher continuellement la nouveauté. Rendre visible son travail devient un vrai défi tout comme construire des partenariats à long terme. Le public non plus n’est pas toujours fidèle, surtout lorsque l’artiste aime changer de style et d’univers à chaque nouveau projet, comme c’est le cas de Nicolas Hubert. Les difficultés de diffusion assombrissent les perspectives d’avenir pour le métier de danseur professionnel.

Le régime d’indemnisation de l’intermittence procure bien un sentiment de sécurité financière aux artistes qui y ont droit et leur donne aussi des marges de manœuvre pour créer, mais il ne remplace pas le vrai moteur du travail artistique: la relation avec le public. "Le métier fait moins sens quand on ne rencontre aucun public, même lorsqu’on nous accorde des moyens de travailler", conclut Isabelle Uskï•.

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