Un livre concis, percutant, indispensable. Le sociologue suisse Jean Ziegler s’est rendu en mai 2019 à Lesbos en Grèce. Il y a rencontré des réfugiés, des responsables politiques, des opérateurs d’organisations humanitaires, des fonctionnaires grecs et européens qui mettent en œuvre au quotidien ce que le langage administratif appelle "la gestion des flux migratoires" et "le contrôle des frontières extérieures". Traduisez en langage humain : une guerre sans merci contre les migrants.

Lesbos est une île d’une stupéfiante beauté. Proche des côtes turques, elle est devenue le siège d’un "hot spot". Ces camps sont supposés "faciliter" le travail des autorités migratoires et, en particulier, rendre possible l’examen d’une demande d’asile. La réalité est très éloignée de cette description.

"Alors que j’exerçais comme rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, j’ai parcouru la Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro, les slums des Smokey Mountains de Manille et les puantes shantytowns de Dacca, au Bangladesh. Mais jamais je n’ai été confronté à des habitations aussi sordides, à des familles aussi désespérées que dans les Oliveraies de Moria", observe l’auteur.

La fonction réelle des hot spots est de créer des conditions suffisamment inhu- maines et dégradantes qu’elles décourageraient des personnes fuyant les guerres et la violence à se réfugier dans l’Union européenne (UE). Il y a une double réalité à Lesbos et dans les quatre autres îles de la mer Égée où se trouvent des hots spots. Celle de 40000 personnes entassées dans la misère, la crasse, la privation des soins les plus élémentaires et celle des multiples acteurs de la violence étatique : forces militaires et policières de la Turquie, de la Grèce et de leurs acolytes de l’UE, principalement l’agence Frontex. Cette conjonction de violence n’est pas inefficace : 172 000 réfugiés sont arrivés dans les îles de l’Égée en 2016, mois de 30 000 en 2017. Le nombre a encore baissé en 2018.

Les réfugiés peuvent attendre pendant des années entre les rats et les immondices. 35% d’entre eux sont des enfants et les suicides sont fréquents. Les rations alimentaires sont insuffisantes, les carences de douches et toilettes créent des conditions d’hygiène désastreuses.

Un apport important du livre est de braquer les projecteurs sur une économie sécuritaire, largement financée par le budget européen. Alors que de nombreuses dépenses stagnent ou sont rognées, les prévisions budgétaires restent excellentes pour cette "guerre" contre les migrants. D’après les perspectives budgétaires de l’UE, les postes "Sécurité des frontières" et "Migration" vont être triplés entre 2019 et 2027 de manière à atteindre 34,9 milliards d’euros. Le budget de Frontex sera augmenté de 12 milliards d’euros dans les sept prochaines années.

Le secteur de la sécurité et de l’armement bénéficie de cette manne. Il dispose à Bruxelles d’un lobby important avec notamment l’Organisation européenne de sécurité (EOS). Parmi les lobbyistes, l’auteur épingle le rôle de Dirk Niebel, ancien secrétaire général du FDP (parti libéral allemand) et ancien ministre de la coopération au développement dans la coalition dirigée par Angela Merkel entre 2009 et 2013. Il passe ensuite au privé pour la société d’armement Rheinmetall.

La guerre contre les migrants est plus rentable que toutes les guerres en cours en Syrie ou au Yémen, d’après Jean Ziegler. Des équipements hautement sophistiqués sont conçus pour surveiller, terroriser et tuer des personnes désarmées. Un scanner utilisé par Frontex pour vérifier si des personnes sont cachées dans un camion coûte environ 1,5 million d’euros. Avec l’argent de l’UE, le gouvernement turc a installé le long de la frontière syrienne des dispositifs qui déclenchent automatiquement des tirs de mitrailleuse lorsque la présence de réfugiés est détectée. La personne qui entre dans la zone contrôlée entend d’abord des avertissements en trois langues lui enjoignant de faire demi-tour. Ensuite c’est le tir automatique. Un exemple parmi d’autres de l’inventivité des firmes actives dans les armes non létales : "L’entreprise espagnole ESF est le principal producteur des barbelés de l’OTAN. Le cerveau tordu de ses ingénieurs a mis au point un fil de fer incassable, garni de crochets métalliques aiguisés comme des lames de rasoir. Les réfugiés qui tentent de soulever ces barbelés pour se glisser par dessous ont les mains lacérées, parfois les tendons sectionnés."

Il existe des centaines de livres qui interrogent le rapport entre les dispositifs politiques et le corps humain. Celui-ci a le mérite d’un langage direct, dépouillé de toute carapace théorique. Il n’aspire qu’à une chose: que l’indignation se convertisse en une force collective. Ziegler nous laisse avec un appel : "Nous devons imposer la fermeture immédiate et définitive de tous les hot spots, où qu’ils se trouvent. Car ils sont la honte de l’Europe."

Lesbos, la honte de l’Europe. Jean Ziegler, Éditions du Seuil, 2020, 144 pages

Livres ETUI

Table of contents

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