Dans la ville déclassée de Vélès, en Macédoine, un discret mais prospère secteur est en plein essor. Cette petite industrie des fausses nouvelles, qui a tant fait parler d’elle lors des élections américaines, repose sur de jeunes gens, fins connaisseurs des réseaux sociaux. Sans la perspective d’un emploi décemment rémunéré, ils se sont engouffrés dans cette “alcôve” de l’économie numérique, alléchés par des gains importants. Ils ne sont pas pour autant prêts à franchir toutes les lignes rouges.

"Ce message est pour les gens fantastiques de Vélès, je n’y serais pas arrivé sans vous!" On me montre à Vélès, une modeste ville au centre de la Macédoine, un tweet de Donald Trump daté du 9 novembre 2016, le jour où il a remporté l’élection présidentielle américaine. Ce tweet sous-entend qu’un grand nombre d’habitants de Vélès ont travaillé pour lui pendant la campagne électorale. Il s’agit d’un faux. Donald Trump ne l’a jamais écrit.

Une ruée vers l’or s’est pourtant bien emparée en 2016 de l’ancien centre industriel de 43 000 habitants, aujourd’hui appauvri. Des centaines de sites web tels que WorldPoliticus.com, TrumpVision365.com, USConservativeToday.com, DonaldTrumpNews.com, USADailyPolitics.com y ont été lancés. Ils publiaient en général de fausses nouvelles en faveur du candidat républicain avec des titres tels que : "Hillary Clinton en 2013 : J’aimerais voir des gens tels que Donald Trump se porter candidat. Ils sont honnêtes et on ne peut pas les corrompre" ; "Wow ! la reine Elizabeth a invité Trump – Quel retournement"; "Voilà pourquoi nous avons besoin de Trump à la Maison Blanche". The Guardian est le premier média à s’être intéressé à Vélès, quand en août 2016 ses journalistes ont identifié plus de 150 noms de domaines enregistrés dans cette ville de province, perdue au centre de la Macédoine. Depuis, le nombre de sites lancés à Vélès a tant augmenté que personne n’arrive à les dénombrer avec précision.

Un monument à Trump

"Il faudrait élever un monument à Donald Trump. Tant de gens ont gagné de l’argent grâce à lui. Un jeune sur deux par ici est impliqué, ou l’a été, dans les sites web. J’estime que, pendant les élections américaines, il y avait trois à cinq mille sites web à Vélès. Aujourd’hui, il y en a autour de 200 toujours actifs", avance Bojan, alors qu’il allume une cigarette Marlboro tout en regardant son iPhone. "Voilà mon bébé. Il présente bien, non?", dit-il fièrement. Le design est simple, épuré, les textes courts, les titres tapageurs, les photographies nombreuses et les publicités saillantes. "Tout ce que j’ai, je le dois à ces publicités", ajoute-t-il en épongeant la sueur de son front. En cette fin du mois de juin, les températures atteignent 30 degrés.

Bojan a 19 ans. Ce n’est pas son vrai prénom. Personne à Vélès n’accepterait de donner sa véritable identité aux médias qui enquêtent sur la façon de produire des fausses nouvelles. Ils ne veulent pas que l’histoire du miracle numérique de Vélès se répande car Google et Facebook bloquent de plus en plus souvent leurs sites. Ils préfèrent rester anonymes aussi par peur des menaces. En effet, s’ils venaient à découvrir combien ils gagnent, les racketteurs ne tarderaient pas à venir frapper à leur porte pour exiger une part des bénéfices.

Bojan est sorti du lycée d’économie en 2016, l’un des quatre lycées de Vélès. Sa famille de quatre personnes subsistait avec les 230 euros de salaire de son père, employé d’une usine de pièces détachées pour automobiles. Autrefois, son père travaillait dans la fonderie de zinc et de plomb Zletovo, la plus grande usine de ce type dans l’ancienne Yougoslavie.

Cette fonderie a apporté à Vélès non seulement quantité d’emplois décemment rémunérés, mais également le titre peu envié de ville parmi les plus polluées des Balkans. Elle est aujourd’hui fermée, tout comme nombre d’autres usines. Sa mère ne travaille pas, à l’instar de 25 % des Macédoniens. Bojan voulait travailler un an ou deux pour économiser, et ensuite aller étudier à Skopje, la capitale distante de 50 km, mais à Vélès trouver un emploi est une gageure. Avec un peu de chance, il pourrait travailler comme serveur pour 250 euros par mois ou bien à l’usine comme son père, mais cela ne lui permettrait pas de rassembler l’argent nécessaire à la poursuite de ses études.

"La location d’un appartement à Vélès, c’est 100 euros par mois. Avec en plus 100 euros de charges et 200 euros de nourriture, ça fait déjà 400 euros. Il n’y avait pas d’emploi disponible pour un montant équivalent. J’ai commencé à me renseigner sur les opportunités à l’étranger, beaucoup de jeunes gens d’ici sont partis travailler sur des navires de croisière en Amérique. C’est alors, au cours de l’été 2016, qu’on a commencé à entendre parler de l’affaire des sites web. Auparavant, je n’avais aucune idée de ce que cela signifiait les fake news." Avec deux camarades de classe et, enseulement sept jours, ils ont appris sur la toile comment gagner de l’argent grâce à Internet.

"L’argent est à portée de main. Tu achètes un nom de domaine et tu crées une page web. Quelque chose de simple sur WordPress, qui ressemble à un média sérieux, mais sans investir trop d’effort car presque personne ne viendra directement sur le site, ils cliqueront plutôt sur des nouvelles relayées via les réseaux sociaux. Ensuite, tu ajoutes des contenus à ta page. Tu cherches des nouvelles, sur les sites étrangers, fausses ou pas, peu importe. Tu changes un peu le contenu, ou pas, l’important c’est d’ajouter un titre marquant. Et devant le titre, tu ajoutes Shocking (Choquant), Breaking news (Dernières nouvelles) ou Spread this ! (Faites tourner !). Tu t’inscris sur les réseaux publicitaires, Google AdSense par exemple, qui ajoutent automatiquement des publicités sur ton site. Tu publies ton billet sur divers groupes Facebook des supporteurs de Trump comme Reclaim America, Trump Troopers 2017 ou Trump Train et tu attends qu’ils commencent à cliquer sur le texte, puis sur les publicités et ensuite les dollars com-mencent à couler à flots", explique Bojan.

La chasse aux clics américains

Il a pourtant fallu du temps pour que les clics se transforment en dollars. Les trois amis n’ont gagné que 50 dollars le premier mois. Le nombre d’adhérents de la "fanpage" de leur site sur Facebook était restreint, ils n’avaient pas de fonds pour investir dans la publicité sur Facebook et aucune de leurs nouvelles n’était devenue virale. Malgré cela, ils passaient des nuits entières dans leur chambre à chercher les pages Facebook les plus consultées, à ouvrir de nouveaux profils, à imaginer des titres de plus en plus efficaces. À mesure que l’audience de leurs billets croissait, et avec elle leurs bénéfices, ils investissaient de plus en plus dans les publicités sur Facebook, ce qui leur offrait une plus grande visibilité et donc plus de clics.

En octobre 2016, trois mois après le lancement du site, ils ont gagné leur premier millier de dollars, à peu près autant que les salaires mensuels cumulés de leurs pères respectifs. Le mois suivant, ils ont engrangé 3 000 dollars. Après 11 mois, ils avaient amassé 65 000 dollars. Une véritable fortune dans un pays où le salaire moyen est de 372 euros.

"Notre affaire est de taille moyenne. Certains à Vélès ont gagné plus d’un million d’euros", affirme Bojan et, répondant à mon regard médusé, il ajoute rapidement : "Ce n’est pas un mensonge, c’est la vérité. Vous le verrez l’année prochaine sur les déclarations d’impôts. Il s’agit des rares personnes dont les ‘fanpages’ sur Facebook ont plus de 800 000 adhérents et qui dépensent 200 à 300 euros en publicité sur Facebook par jour. Ce sont des investissements importants qui génèrent beaucoup de clics. Des clics américains, cela s’entend. Ils rapportent bien plus que tous les autres."

À Vélès, on crée des sites destinés au public américain, et on produit des nouvelles concernant Trump parce que ses supporteurs sont les plus enclins à cliquer. En revanche, Trump lui-même n’intéresse personne ici et la grande majorité des producteurs de nouvelles ne suit pas la politique américaine. Au début, certains plaçaient des nouvelles en faveur d’Hillary Clinton, mais ils ont vite remarqué que cela ne rapportait pas beaucoup de clics et ils se sont rabattus sur Trump. "On publie des fausses nouvelles car elles génèrent plus d’audience que les vraies", se justifient-ils.

La nouvelle la plus lue sur le site de Bojan est celle du Pape soutenant Trump. Elle n’a pas été inventée à Vélès, mais de nombreux sites de la ville l’ont publiée. En général, plutôt que d’inventer des nouvelles, ils les copient à partir de sites étrangers américains tels que TheRightists.com, Conservative101. com, Angrypatriots.com, Libertywriters. com. De toute façon, les jeunes comme Bojan ne maîtrisent pas suffisamment l’anglais pour pouvoir rédiger de fausses nouvelles. En revanche, certains acteurs importants emploient jusqu’à huit à dix personnes, dont des étrangers, qui parlent couramment l’anglais. Le travail est partagé – l’un cherche des nouvelles, un autre des photographies, quelqu’un invente des titres, deux autres se chargent de la distribution des contenus sur les réseaux sociaux, quelqu’un traduit...

Facebook réagit

Il fut un temps où les usines de Vélès produisaient des vêtements et de la porcelaine qui étaient vendus dans toute la Yougoslavie. Aujourd’hui, de petits ateliers assemblent des parts de fausses nouvelles pour le marché américain. Cette nouvelle main-d’œuvre numérique gagne 300 à 500 euros par mois pour son travail. À titre de comparaison, le correspondant de la télévision nationale à Vélès reçoit un salaire de 300 euros par mois.

L’équipe de Bojan ne s’est pas élargie. Ils sont toujours trois, ils font tout tous seuls et ils partagent les bénéfices. Tout ce qui rend les médias onéreux – le travail de l’éditeur, du photographe, des graphistes, le marketing, l’équipement technique – leur est superflu. Installés dans un appartement de location à peine meublé dans un des nombreux bâtiments de l’époque socialiste, ils commencent à travailler vers quatre heures de l’après-midi afin de servir des nouvelles fraîches à leurs lecteurs d’outre-Atlantique, quand ils consulteront de bon matin leur fil Facebook. Ils travaillent jusqu’à environ trois heures du matin sur leurs ordinateurs portables et se relaient parfois toute la nuit. Ils vivent à l’heure américaine.

L’audience des news politiques s’étant écroulée après les élections, ils ont décidé de se renouveler en lançant deux nouveaux sites, l’un dédié à l’automobile, l’autre à l’alimentation. Le principe est le même: ils copient des nouvelles, ajoutent des titres intrigants puis les diffusent sur les réseaux sociaux. "Ça ne nous rapporte pas grand-chose pour le moment, mais nous sommes patients et déterminés. En parallèle, nous renforçons notre site politique en préparation des prochaines élections américaines", explique Bojan.

Ces derniers mois, Facebook a effacé plusieurs pages de sites en provenance de Macédoine en raison de manquements aux conditions d’utilisation. Cela revient à liquider ces affaires, puisque 95% de l’audience des sites provient de Facebook. Certains à Vélès n’ont jamais reçu de la part de Google le versement de leurs bénéfices publicitaires, principalement parce qu’il s’agissait de contenus plagiés. Bien que Google ait réalisé des bénéfices grâce à leurs fausses nouvelles ou plutôt grâce aux publicités affichées sur leurs pages, la part qui revient aux propriétaires ne leur a pas été reversée. En conséquence, Bojan et ses amis ont renouvelé leurs sujets et publient davantage de vidéos sur leurs sites, ces contenus étantmoins vérifiés.

“Les frères de l’alimentation saine”

À Vélès, l’ère numérique des fausses nouvelles a en effet commencé avec l’alimentation. Les précurseurs de l’âge d’or ont été les fameux Healthy food brothers (les frères de l’alimentation saine), Borče et Aleksandar Velkovski qui ont lancé Healthyfoodhouse.com. Ils publient des textes remplis de conseils de santé et de beauté comme le fait de poser une tranche de citron près de son lit pour se réveiller en pleine forme ou bien préférer les bananes et les avocats aux médicaments pour guérir la dépression.

"Il y a environ deux ans et demi, j’ai entendu parler de gars qui tenaient un site sur l’alimentation saine. Au début, ils prêtaient à sourire, mais dès qu’ils se sont affichés avec leur voiture rutilante et leur maison rénovée, les plaisanteries ont cessé. D’autres se sont mis à lancer des sites sur la nourriture, les voitures, les camions, le sport...", raconte Aleksandar Stojkovski, 21 ans, un étudiant en droit qui travaille comme maître-nageur à lapiscine de la ville. Il est également membre de l’ONG Focus, dans laquelle il travaille entre autres sur les technologies de l’information. Ce n’est qu’une fois Trump désigné candidat à l’investiture républicaine que Vélès est devenue un immense gisement de nouveaux travailleurs numériques. Des rumeurs sont apparues faisant état de capitaux russes derrière les sites, mais Aleksandar n’y croit pas. "Ce sont juste des gars débrouillards qui ont trouvé un moyen de gagner de l’argent parce qu’ici ils n’ont pas vraiment d’autre choix. Tout comme autrefois tout le monde travaillait à l’usine, aujourd’hui tout le monde fabrique des fausses nouvelles. Sans les Healthy food brothers rien de tout ça n’aurait probablement existé", pense Aleksandar.

À l’instar de la majorité de nos interlocuteurs, il ne condamne pas les jeunes qui fabriquent des fausses nouvelles, même si lui-même ne s’y emploierait pas. "Comme militant étudiant, j’aspirais à des élections honnêtes en Macédoine. Je me suis battu contre un pouvoir corrompu et les fausses nouvelles des médias macédoniens. Diffuser moi-même des nouvelles fausses serait contraire à tous mes principes éthiques."

Et de poursuivre : "La Macédoine est économiquement dévastée, il n’y a pas de travail pour les jeunes gens. Peut-on décemment leur en vouloir de diffuser des fausses nouvelles dans un pays où jusqu’il y a peu la télévision nationale diffusait des informations mensongères ? À la télévision, vous entendez que des emplois sont créés et que tout est rose alors qu’en réalité dans les rues on manifeste, la misère règne et le système politique est entièrement corrompu. Il est là le problème, pas chez les gamins qui publient pour les Américains des fausses nouvelles que vous n’êtes pas obligés de lire. Nous payons la télévision nationale pour qu’elle nous mente, où voulez-vous que les jeunes apprennent que la vérité compte ?"

Rien qui puisse mettre des vies en danger

Nous nous trouvons dans la rue centrale Petre Prličko, en face de l’édifice flambant neuf du théâtre Džinot. Les cafés et les magasins s’alignent le long de la modeste artère, mais la nouvelle jeunesse dorée n’y trouve pas matière à la débauche. Un téléphone portable, des baskets de marque, un dîner au restaurant, une bouteille de whisky, voilà en tout et pour tout ce qu’ils peuvent s’offrir ici. À moins de dépenser leur argent dans les casinos qui pullulent.

Le théâtre est le seul bâtiment public construit dans la ville depuis le démembrement, en 1991, de l’ancienne Yougoslavie. On n’y a pas construit de jardin d’enfants, de salle de sport, de cinéma ou d’hôpital neuf. En juin 2017, après onze années d’exercice du pouvoir des conservateurs de droite VMRO-DPMNE, un nouveau gouvernement a été formé par le parti social-démocrate (Union sociale-démocrate pour la Macédoine – SDSM). Deux sites ont été créés juste avant les élections, Saznajemo.rs ("Nous apprenons") et Alo.com.hr, diffusant de fausses nouvelles en vue de dis-créditer l’opposition. Makedonija Nova TV, un des rares médias indépendants, a découvert que ces sites étaient sous le contrôle de l’entreprise New Media Enterprise qui appartenait au directeur des archives nationales de Macédoine Filip Petrovski, un membre du parti VMRO-DPMNE alors au pouvoir.

Les "gamins" de Vélès ne se sont pas mêlés des élections locales. "Il n’y a rien à gagner avec les élections britannique ou française, et encore moins avec les élections macédoniennes. Les clics sur les publicités en Europe rapportent moins et les lecteurs ne sont pas aussi crédules que les Américains. Lors des élections locales, nous avons laissé les affrontements par fausses nouvelles interposées aux politiciens. Nous, ce qui nous intéresse, c’est l’argent", sourit Bojan.

Puis il se reprend et précise: "Mais je ne suis pas prêt à publier n’importe quoi pour de l’argent. Par exemple, j’étais tombé sur une fausse nouvelle disant que des terroristes syriens se préparaient à attaquer New York. Il ne faut pas prendre ça à la légère." Ne rien publier qui puisse mettre des vies en danger est son credo, tout le reste est acceptable.

"J’ai plus de difficultés avec notre site sur l’alimentation, ce genre de site peut vous raconter que tel ou tel aliment peut guérir le cancer, et ça c’est une tromperie qui peut se révéler dangereuse pour les gens. Pour les fausses nouvelles politiques en revanche je n’ai aucun scrupule, la politique est de toute façon pleine de charlatans", dit-il.

Le jeune homme a mis en suspens son inscription prévue à la faculté d’économie. "Je vais continuer avec ça tant que ça marche et essayer d’économiser le plus d’argent possible. Ce sera probablement de plus en plus difficile car la guerre a été déclarée aux fausses nouvelles. De toute manière, ce n’est pas un emploi véritable, même si j’y gagne beaucoup plus qu’avec n’importe quel autre emploi possible en Macédoine", dit-il. Comme tous les autres travailleurs numériques de Vélès, Bojan n’est pas officiellement salarié, il ne cotise ni pour la retraite ni pour la sécurité sociale. Il considère ses économies comme sa meilleure police d’assurance.

La mafia de Francfort

Le maire, Slavčo Čadijev, nous reçoit dans son bureau. Il est sept heures du soir. "Les temps sont durs, il faut travailler", dit-il. Il appartient au parti de la droite conservatrice VMRO-DPMNE qui dirigeait le pays jusqu’il y a peu. Nous l’interrogeons sur le taux de chômage dans sa ville. Il ne sait pas exactement, il suppose qu’il oscille entre 8 et 10%. Quel est le taux de chômage des jeunes? Il ne sait pas, mais il affirme qu’il est faible. Combien de jeunes sont partis de Vélès à l’étranger? Il ne le sait pas non plus.

Plus tard, son porte-parole Orce Nikolov nous transmettra des données selon lesquelles le taux de chômage en Macédoine est de 24,5%. Il est du même ordre de grandeur chez les jeunes. Il n’y a pas de données officielles sur les expatriés économiques. Le maire sait bien évidemment que Vélès s’est construit une notoriété grâce à l’industrie des fausses nouvelles. Cela n’a pas l’air de le gêner: "Les gars se sont débrouillés. Ils n’ont enfreint aucune loi en Macédoine et ils payent leurs impôts." Il admet toutefois que cela n’a eu aucune retombée positive pour la communauté : "Cela reste un bénéfice personnel. Vous pouvez voir de plus belles voitures dans la rue, mais cet argent ne laisse pas de trace dans l’économie de la ville."

"C’est un peu comme autrefois avec ce qu’on appelait la Mafia de Francfort, mais en moins dangereux", nous raconte Ace Kocevski, l’ancien maire de Vélès. Après sa défaite aux élections de 2009, pour cause de tromperie aux doubles cartes d’identité qui permettaient de voter plusieurs fois, il a monté une entreprise de bâtiment. On appelait la Mafia de Francfort un groupe criminel de Macédoniens, majoritairement originaires de Vélès, qui vendaient à Francfort et à Vienne la drogue qui arrivait par la route des Balkans.

Les mafieux recrutaient des jeunes gens, puis les envoyaient "travailler" en Allemagne et en Autriche. La rumeur affirme qu’environ 400 habitants de la ville ont participé à ces activités. Le démantèlement de cette organisation criminelle a commencé en 2009 et depuis des dizaines de personnes ont été arrêtées. "C’était le fruit du chômage. Tout le monde luttait pour la même bouchée de pain. Je ne le justifie pas, mais je comprends. Idem aujourd’hui avec les fausses nouvelles", déclare Kocevski.

Borče Pejcev est web designer et programmeur. Il n’est jamais à court de travail. Il a créé entre 200 et 300 sites de fausses nouvelles, dit-il, et parmi ceux-ci le premier site politique conçu à Vélès. C’était en novembre 2015 et il s’appelait Usapoliticstoday.com. Borče s’est enrichi grâce au boom numérique de Vélès, mais officiellement lui-même ne possède pas de site et ne donne pas dans les fausses nouvelles. Il n’en a pas besoin. Il connaît suffisamment de monde qui travaille dans ce business et il affirme qu’il s’agit d’une nouvelle main-d’œuvre assez peu professionnelle.

"Ce sont des amateurs. Ils ne comprennent rien de plus à la technologie ou à Internet que ce dont ils ont besoin pour leurs affaires. En plus, ils ne réfléchissent pas à ce qu’ils feront quand la source sera tarie, quand Facebook et Google les auront bloqués. Ils n’investissent pas dans de nouvelles opportunités, n’ouvrent pas de nouvelles entreprises. Ils claquent leur argent dans une belle voiture, des vacances en Thaïlande, du shopping surAliExpress.com, des bouteilles d’alcools chers le weekend. Parfois, mais c’est rare, quelqu’un ouvre un café avec cet argent. Ce sont des jeunes gens qui ont acquis de l’argent rapidement et qui s’y complaisent", explique-t-il.

Une vie décente

Elena ne rêve ni de voyages lointains ni de voiture de luxe, elle aimerait juste une vie décente pour sa famille. Elle a 34 ans et elle est professeur de physique au lycée de Vélès. Son salaire mensuel est de 370 euros. Son mari est chauffeur de taxi et gagne 200 euros par mois. Ils ont une fille de quatre ans et Elena est enceinte de quatre mois. Nous nous sommes retrouvés à l’hôtel Gardenia, le meilleur de la ville, à l’entrée de Vélès, pour éviter qu’elle soit vue en compagnie d’une journaliste. L’hôtel cinq étoiles d’aujourd’hui abritait autrefois les services administratifs du grand combinat agricole Loza qui a fait faillite.

"J’ai un diplôme et un bon emploi et pourtant je vis dans la misère. C’est pour ça que j’ai créé mon site en avril 2017. Tout le monde disait que c’était facile de gagner de l’argent avec ça, alors j’ai voulu essayer", précise-t-elle. Elle aussi a appris toute seule sur Internet tout ce qu’il y avait à faire parce que personne, dit-elle, ne voulait l’aider à se lancer. Elle a conçu son site elle-même et a acheté pour 42 dollars le nom de domaine Americantodayreport.com. Son audience a grimpé au bout de deux jours après qu’elle a publié une nouvelle sur le conflit entre la Corée du Nord et les États-Unis. Elena publie en général des nouvelles tapageuses sur Trump, mais pas de fausses nouvelles.

"Ethiquement, cela m’est inacceptable. De toute façon, les lecteurs reconnaissent de plus en plus souvent les fausses nouvelles et mettent sous ce type de billet le commentaire fake news... ensuite tu te fais bloquer dans ce groupe et ça te fait perdre de l’audience", explique-t-elle.

Pendant la journée, elle cherche des nouvelles sur les sites de médias connus comme le New York TimesThe IndependentThe Guardian ou le Daily Mail, puis les assemble et les publie sur son site. Vers minuit, elle commence à distribuer les liens depuis sa cuisine tandis que son mari et sa fille dorment. Sur les groupes Facebook où elle publie en son nom propre, elle découvre aussi des billets de ses élèves.

"Si les enfants arrivent à gagner de l’argent avec ça, alors je devrais bien pouvoir y arriver aussi", dit-elle. Néanmoins, à ce jour, elle n’a gagné que 80 euros. "Je travaille quelques heures par jour et je publie jusqu’à sept nouvelles, manifestement ce n’est pas suffisant. Pendant l’été, quand il n’y aura plus de cours, j’intensifierai mon travail. Avec quelques centaines d’euros par mois, je serais satisfaite", confie-t-elle.

Pendant que nous discutions près de la piscine de l’hôtel, la compagne de son frère l’a appelée. Elle et le frère d’Elena voulaient travailler comme saisonnier pendant l’été en Grèce. Ils ont versé 100 euros à une agence de Skopje qui leur garantissait une embauche. Depuis, l’employé de l’agence ne répond plus. "Voilà la situation en Macédoine, tout le monde te trompe", conclut Elena. Son frère prévoit maintenant de lancer un site sur l’alimentation.

Depuis la table voisine, nous percevons des bribes de conversation d’hommes d’âge moyen, bien mis, en train de dîner. Ils parlent de Facebook et de publicité sur les réseaux sociaux. Tandis que nous traversons en voiture l’ancienne zone industrielle. Elena me dit : "Tu les vois ces deux-là ?" Deux jeunes hommes se tiennent dans la pénombre. "Eux aussi font de la politique. Ils propagent des fake news", dit-elle. Vélès respire à pleins poumons l’ère de la post-vérité•.

Dossier spécial - Où va le travail humain à l'ère numérique ?

Table of contents

Hesamag_16_FR-31-35