À l’aube du capitalisme, sur le continent américain, la couronne espagnole a adopté des législations qui traduisaient une attitude ambivalente envers la coca, d’un usage plurimillénaire sur ce continent. Tout usage lié à des cultes religieux était interdit et sévèrement réprimé par l’Inquisition mais la consommation de la coca – également utilisée comme moyen de payement – était rendue obligatoire pour les mineurs d’argent de Potosi. On considérait qu’elle permettait d’accélérer l’extraction minière en réduisant la perception de la fatigue.

Le capitalisme actuel – débarrassé des considérations religieuses du roi Philippe II – n’en a pas moins conservé une ambivalence profonde à l’égard de l’usage des substances psychoactives. Le livre collectif coordonné par Renaud Crespon (sociologue), Dominique Lhuilier (professeure émérite du Conservatoire national des arts et métiers) et Gladys Lutz (ergonome) explore différentes facettes de l’utilisation des psychotropes au travail. Il porte sur un vaste ensemble de substances tant légales qu’illégales : alcool, tabac, amphétamines, cannabis, cocaïne, héroïne, caféine, médicaments, analgésiques.

Les contributions, émanant de différentes disciplines, fournissent un aperçu critique stimulant des politiques de prévention généralement mises en place. En effet, de nombreuses législations, des conventions collectives, des programmes de prévention entendent combattre cet usage sur la base d’un modèle biomédical associé à une stigmatisation des pratiques d’individus déviants. Les pratiques de dépistage se multiplient. Elles s’inscriventsouventdansunfloujuridiqueoù la protection de la vie privée est vite sacrifiée. Leur utilité est douteuse.

Cette approche managériale est centrée sur l’addiction ou la dépendance en tant que telles. Elle cherche à lister des facteurs de vulnérabilité en fonction d’un profil psychosocial personnel. Tantôt paternaliste, elle porte sur le soutien et l’accompagnement. Tantôt autoritaire, elle procède par mises en garde et sanctions.

Dans sa contribution, la sociologue québécoise Marie-France Maranda montre qu’il faut renverser les termes du débat. Il s’agit, d’abord et avant tout, d’interroger l’organisation du travail et d’analyser les stratégies défensives individuelles face aux pressions productivistes du management. Pour elle, il existe un parallèle entre le dopage dans l’industrie sportive et le dopage au travail. Cela s’inscrit dans "cette culture de l’individu performant valorisé dans cette société productiviste".

Plusieurs chercheures et un syndicaliste, Éric Beynel, proposent des alternatives centrées sur les transformations des conditions collectives de travail. Eric Beynel insiste sur l’importance des risques psychosociaux de manière à traiter les addictions comme un risque du travail aussi multifactoriel que peuvent l’être les cancers ou le burn-out. Il relève la difficulté pour les travailleurs concernés d’en parler avec les équipes syndicales.

Fabien Brugière (sociologue) présente une étude concrète de cas sur la consommation de cannabis parmi les ouvriers de l’assistance aéroportuaire. Cette analyse toute en nuances montre que le cannabis apparaît parfois comme un moyen individuel de se protéger contre la souffrance au travail liée à la peur des accidents ou à l’ennui engendré par la monotonie du travail.

Dans les conclusions, Dominique Lhuilier rappelle utilement: "On assiste à une radicalisation de la méconnaissance – à entendre à la fois comme défaut de connaissance mais aussi refus de connaître – de la problématique santé et travail : elle se déploie sur une invisibilité croissante du travail réel. Et sur une individualisation des questions de santé qui masque le caractère pathogène de certaines situations de travail et qui favorise le recours à des explications causales par des causalités individuelles. D’où cette tendance manifeste à réduire la question des usages des substances psychoactives à celle de sujets prédisposés ou fragiles devenus dépendants d’un ou de produits qu’il conviendrait de soigner pour protéger à la fois leur santé et la sécurité des systèmes humains et techniques."

Ce livre présente un intérêt indéniable. Il comporte cependant une lacune. La dimension historique est absente si ce n’est dans quelques paragraphes succincts au début du livre. Il aurait été utile de montrer comment la question de l’alcoolisme a été au centre de débats et de formes d’organisation ouvrière au XIXe et pendant la première moitié du XXe siècle, en particulier dans les pays d’Europe du Nord. De même, la diffusion du travail à la chaîne a été accompagnée, dans un certain nombre de pays, d’une utilisation parfois massive par les services médicaux d’entreprise de médicaments analgésiques ou psychoactifs pour ‘adapter’ les travailleurs à leurs conditions de travail. Par exemple, les ouvrières de l’industrie horlogère du Jura recevaient du Saridon, un médicament extrêmement toxique pour les reins.

Se doper pour travailler. Renaud Crespin, Dominique Lhuilier, Gladys Lutz, Toulouse, éditions ERES, 2017.

Livres ETUI

Table of contents

A worker’s survival kit: dope!

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