Quarante-quatre témoignages d’une grande diversité. Aïcha est éducatrice dans un centre pour jeunes, Bruno fait de la recherche en neurosciences, Vanessa aujourd’hui au chômage a travaillé comme contrôleuse qualité pendant plus de quinze ans dans une usine de freins fermée par sa direction allemande, Nathan est assistant social à la radio après y avoir travaillé comme huissier/gardien. Toutes les palettes de la condition salariale d’aujourd’hui se retrouvent dans ce livre de Nicolas Latteur. De cette musique chorale émergent des notes variées: le plaisir qu’on trouve dans le travail, les liens de solidarité, la reconnaissance, la conquête d’une assurance personnelle ou, au contraire, le mépris, le racisme, le sexisme, les maladies et les accidents. Sans oublier les innombrables formes de lutte, ces multiples niveaux de résistance et de dignité qui nourrissent le quotidien du travail, contribuent à le rendre plus humain et à lui donner une autre dimension que celle voulue par les directions.

Dans les limites d’une page de compte rendu, il faut faire des choix à contre-cœur. Je retiendrai Elsa qui raconte comment, après un épisode de harcèlement, elle s’est dirigée vers l’action syndicale. Son engagement associe le féminisme à la conscience ouvrière. "Pourquoi les femmes ne pourraient pas être déléguées aussi et changer la donne?". Elle observe les changements: "Comme je ne supporte pas quand un homme parle mal à une femme, je le remets à sa place en lui disant: Un, tu parles convenablement, ce n’est pas un objet et deux, tu t’excuses. On a dû beaucoup intervenir comme ça auparavant. Maintenant, notre force c’est d’être beaucoup plus de déléguées et du coup ils font attention."

Ernesto, ascensoriste, analyse finement les risques du travail : l’environnement plein de poussières, les courants d’air, la chaleur, les espaces de travail très étroits, l’écart permanent entre les procédures et la réalité du travail qui engendre du stress. Il observe les pressions de l’entreprise pour imposer un changement dans l’identité professionnelle des ascensoristes. Ces derniers valorisent leurs connaissances techniques qui en font des garants de la sécurité des utilisateurs, mais la direction voudrait en faire des commerciaux qui vendent des nouvelles installations ou des contrats d’entretien dont certains sont de véritables escroqueries à l’égard des clients. En conclusion, il relève que ce travail ne permet pas de tenir au-delà de 55 ans. "Quand les gens arrivent, ils sont un peu fluets et tu les vois aller se muscler et faire de la salle. Mais c’est très pénible de travailler seul, sans arrêt dans l’humidité, dans des bâtiments pas entièrement terminés. Dans l’entretien-dépannage, les techniciens auront très dur à tenir jusqu’au bout étant donné les pressions liées au temps imparti pour exécuter le travail, à la charge de travail qui ne cesse d’augmenter à travers l’éclatement des tournées. Parce qu’on ne remplace pas ceux qui partent, on éclate leurs tournées sur plusieurs travailleurs."

Nicolas Latteur explique le choix politique qui fonde son projet : une réappropriation collective et démocratique du travail. Le travail est sans cesse traversé par des arbitrages politiques nous rappelle-t-il, qu’il s’agisse de la lutte contre les cancers professionnels, des restructurations collectives ou du recours au travail de nuit. Rien ne relève d’une sorte de fatalité technique. Ce sont des choix à faire. Si la narration n’assure pas à elle seule les conditions de la démocratie, elle est la condition préalable de toute auto-organisation.

On peut donc lire ce livre avec des temps différents. Celui de l’écoute de témoignages centrés sur des activités concrètes, explorant les multiples facettes d’un travail qui n’aura jamais l’homogénéité que lui prête l’approche comptable du capitalisme. Chacun de ces témoignages, à ce niveau, se suffit à lui-même. Il se condense dans un texte de sept ou huit pages. Surgit ensuite une réflexion plus globale tant l’ensemble dessine une image dynamique comme les plans successifs créent un film. Cette réflexion se nourrit des conclusions que l’auteur, par honnêteté, a tenu à présenter dans une section séparée. Une telle distance est précieuse car elle n’écrasepaslaforcedestémoignagesparun a priori. Elle n’est pas une ‘leçon’ qui aurait été illustrée à l’aide d’exemples. Elle ouvre le débat et s’ouvre au débat. Elle remet en cause le rapport de pouvoir entre les experts (qu’ils soient scientifiques ou politiques) et le monde du travail. Vient enfin une postface, aussi brève que féconde, de Sophie Béroud (université Lumière à Lyon) qui replace ce livre dans le contexte de la sociologie et de la réflexion politique sur le syndicalisme.

La qualité de ce livre tient aux intelligences multiples déployées par l’auteur. Sociologue et formateur syndical, il creuse des notions abstraites sur l’exploitation et la domination à travers un langage direct et simple. Son investigation s’apparente à un travail de révélation. Elle rend visible l’intelligence collective du monde du travail. Elle fait de la quotidienneté le point de départ et l’aboutissement de la politique. Le respect de la parole réelle sur les conditions de travail procure un plaisir semblable à celui qu’on prendrait à écouter quelqu’un raconter son histoire. Mais cette perception immédiate est soutenue par des questions structurantes qui reposent autant sur une capacité d’analyse que sur un engagement dans les luttes. Ce sont ces questions-là précisément qui permettront une réappropriation de chacun de ces parcours singuliers autour d’une activité particulière dans un projet d’ensemble d’émancipation où le travail serait remis au cœur des rapports de force.

Travailler aujourd’hui. Ce que révèle la parole des salariés. Nicolas Latteur, Cuesmes, éditions du Cerisier, 2017.

Du même auteur : Le travail, une question politique. Bruxelles, éditions Aden, 2013

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