"Le mythe du printemps silencieux", ce titre peut sembler provocateur. Il se réfère au livre de Rachel Carson Silent Spring publié en 1962, souvent présenté comme l’origine de l’écologie en tant que mouvement massif de contestation. Sans en nier les mérites, Chad Montrie rend justice au mouvement d’en bas, collectif et d’une radicalité plus profonde dans sa remise en cause du capitalisme.

Le premier chapitre porte sur les résistances à l’industrialisation dans le Nord-Est des États-Unis. Les prémices apparaissent dès le début du XVIIIe siècle. Alors que les industriels installent des barrages pour faire fonctionner des roues hydrauliques, la population riveraine détruit ces barrages qui empêchent la circulation des poissons. Elle invoque des dispositions traditionnelles de la common law. Vers 1850, les tribunaux imposent une nouvelle interprétation du droit: accepter les dégâts de l’industrie en échange de compensation monétaire pour les propriétaires affectés. À la même époque apparaît le mouvement conservationniste qui veut créer des parcs naturels à usage récréatif. L’environnementalisme éclate alors en deux pôles opposés. Les uns soutiennent la production industrielle et entendent réserver des espaces protégés pour le loisir des classes dominantes. Pour cela, ils prennent le contrôle d’espaces collectifs et privent les communautés locales de l’accès aux communs tandis que celles-ci résistent. Leurs adversaires les considèrent comme un mélange d’Amérindiens nomades et "d’Indiens blancs".

Le deuxième chapitre parcourt un grand nombre de mobilisations entre 1870 et 1950. Il montre la diversité d’alliances locales entre des réformateurs radicaux, des socialistes, des défenseurs de la santé publique. Dans ces mouvements, qui se développent de manière locale, les revendications associent la santé au travail, la défense de l’environnement et la santé publique. C’est la base des premières convergences entre des scientifiques engagés comme Alice Hamilton (1869-1970) ou John Commons (1862-1945) et des activistes issus du mouvement syndical, du féminisme ou du mouvement des droits civiques des Noirs américains. Les camps de vacances pour enfants de familles ouvrières jouent un rôle singulier. A l’initiative des différentes tendances du mouvement ouvrier, du mouvement des droits civiques et de syndicats, ces camps permettent une redécouverte de la nature, une vie communautaire d’enfants d’origines diverses (Polonais, Mexicains, Noirs américains...) et une éducation politique. Ces expériences se multiplient entre les années 1920 et les années 1950. C’est en 1962, à Port Huron, dans un camp de vacances de la fédération des travailleurs de l’automobile (UAW) qu’est adopté le manifeste des Students for a Democratic Society (SDS) qui annonce la radicalisation du mouvement étudiant des années 1960 et 1970.

Le troisième chapitre montre l’importance de l’environnementalisme ouvrier entre 1945 et 1980, souvent en alliance avec des maires noirs américains de grandes villes. La lutte contre les pesticides est engagée très tôt par les United Farm Workers (UFW) dirigés par César Chavez et Dolores Huerta et elle mobilise de nombreux ouvriers agricoles d’origine mexicaine et philippine. La fédération syndicale de la chimie et de l’énergie (Oil, Chemical and Atomic Workers, OCAW) et la fédération de l’automobile (United Auto Workers, UAW) jouent également un rôle important. Une part importante du mouvement ouvrier rejette le chantage "des emplois contre la santé".

On regrettera que l’auteur reste enfermé dans une approche purement américaine. Cette faiblesse l’empêche de comprendre les ambiguïtés de dirigeants comme Walter Reuther de l’UAW. Son refus de lutter contre la guerre du Vietnam, son alignement sur les politiques de Lyndon B. Johnson (président des États-Unis de 1963 à 1969) expliquent en partie les difficultés de faire converger les luttes syndicales avec les nouvelles générations activistes du mouvement des droits civiques et de la jeunesse étudiante. Dans le secteur des mines, les revendications de santé au travail et de défense de l’environnement ont provoqué un conflit très dur entre les revendications de la base et une direction syndicale aux pratiques anti-démocratiques. Loin d’être une exception américaine, on retrouve la même dynamique dans d’autres pays comme l’explique, par exemple, Paul Jobin dans son ouvrage sur le renouveau syndical au Japon.

Ce livre n’en reste pas moins d’un intérêt fondamental. Il montre que derrière une unanimité apparente, différentes conceptions de l’écologie s’affrontent. La question "quelle société voulons-nous?" reste déterminante et elle n’est évidemment pas tranchée par les simples données de la science. En montrant que bien des récits historiques oublient souvent les mobilisations anonymes des milieux populaires, ce livre contribue grandement aux débats politiques actuels menés par la nouvelle génération des activistes de l’écologie politique.

The Myth of Silent Spring. Rethinking the Origins of American Environmentalism. Chad Montrie
University of California Press, Oakland, 2018

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