Avec ses gardes-côtes et ses gardes-frontières, elle est l’institution qui a connu la plus rapide expansion au sein de l’Union européenne. En assurant le contrôle du pourtour de l’espace Schengen, mais aussi la surveillance de la Méditerranée, Frontex est devenue, en l’espace de quinze ans, l’agence incontournable de la politique migratoire de l’Europe, depuis son siège en Pologne, jusqu’en Espagne et au sud de l’Albanie. C’est aussi le signe supplémentaire d’une “Europe forteresse”, déplore ses détracteurs.

Les deux vieillards qui patientaient sur le bas-côté ont soudainement disparu, plongés dans l’épais nuage de poussière. En un instant, la route cabossée du petit village albanais, près de Kapshticë, à la frontière avec la Grèce, s’élève dans des volutes de terres fines après le passage de la patrouille. Placé en dernier dans le convoi de trois véhicules, Dominik n’a pas le choix. Pour éviter qu’un voile beige ne vienne tapisser les sièges en cuir sombre de son solide 4x4, il doit remonter sa fenêtre. L’Allemand, âgé de 29 ans, ne veut rien salir. Arrivé il y a seulement deux semaines dans le pays des Balkans, il travaille tous les jours avec ce Land Rover. Un modèle "Discovery" bien particulier. Sur l’écusson bleu qui tamponne le gris métallisé de la carrosserie, on lit cette inscription: "European Boarder and Coast Guard Agency".

Depuis le 22 mai 2019, les États membres ont permis à Frontex de déployer cinquante gardes-frontières au "pays des Aigles". Cet effectif est partagé entre Kapshticë et Girokastë l’autre poste-frontière situé plus au sud. Une mission qui ne ressemble à aucune autre dans l’histoire de l’agencepuisqu’elle prend effet pour la première fois dans un pays non membre de l’Union européenne (UE). À sa création en 2004, Frontex était uniquement chargée de coordonner la gestion intégrée des frontières extérieures de l’Europe. Aujourd’hui, elle mène des opérations de grande ampleur dans plusieurs pays d’Europe et en Méditerranée. Pour Fabrice Leggeri, le directeur exécutif de Frontex, cette "étape importante" permet, selon l’accord signé avec le gouvernement albanais en octobre 2018, de "lutter contre la migration irrégulière et en particulier de contrer les variations brutales des flux migratoires". Le but est d’éviter l’épisode de 2015, où plus de 120000 hommes et femmes avaient traversé la région par la "route des Balkans", mettant souvent en défaut les contrôles nationaux.

"Frontex aide à savoir qui passe la frontière. En collaboration avec les autorités locales, l’agence européenne renseigne des registres, prend les empreintes, remplit des fichiers qui participent à identifier et à arrêter les passeurs", détaille Izabella Wiewior, une des porte-parole de l’organisation, assise à l’arrière du Land-Rover. Avant d’ajouter que "2310 migrants" ont été interceptés depuis le début de la mission par les patrouilles de surveillance. Au total, douze nationalités placées sous l’égide de Frontex accompagnent la police albanaise. En Allemagne, Dominik, le futur trentenaire aux grands yeux clairs, fait partie de la police fédérale, après un passage dans les forces anti-émeute. Ici, pas de cuirasses ni de bouclier contre les manifestants violents, même s’il porte tout de même un revolver, une matraque, une paire de menottes et une lampe torche, en plus d’un gilet pare-balles et du fameux brassard bleu de l’agence européenne. "Frontex est bien plus intéressant: tu voyages en Europe, tu partages tes expériences... C’est ma septième mission, mais ma première fois en Albanie", décrit-il, sans oublier d’adresser un large sourire à la représentante de Frontex à travers le rétroviseur. La discussion passe d’ailleurs régulièrement par Izabella, arbitre de ce qui peut être communiqué ou non, surtout lorsqu’il s’agit de détailler le quotidien des gardes-frontières avec les migrants. Une des activités de l’agence consiste à "interviewer" certains migrants pour obtenir des informations sur les réseaux de passeurs. Un moment qui révèle, selon Caroline Intrand, codirectrice du CIRE (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers), un "manque d’encadrement juridique et de transparence ainsi que le caractère flou des objectifs et de l’utilisation des données collectées. Il n’existe aucune procédure particulière pour s’assurer que l’intégrité physique ou morale des personnes interceptées est respectée".

Tolérance pour les maltraitances

En août 2019, l’agence était mise sous le feu des projecteurs après une publication conjointe du site allemand d’investigation Correctiv, du quotidien anglais The Guardian et de la chaîne allemande ARD. Se fondant sur des "centaines de documents internes", l’enquête montrait que Frontex avait toléré des maltraitances contre des demandeurs d’asile, en Bulgarie, en Hongrie et en Grèce, commises par les fonctionnaires locaux. Des révélations qui jettent l’ombre sur l’impressionnante ascension de l’agence, dont le budget pourrait atteindre plus de 11 milliards d’euros en 2027 – il était de quelques dizaines de millions d’euros à sa création. "Si l’agence peut suspendre un agent déployé par Frontex dans le cadre de ses opérations, elle n’a pas autorité sur le comportement des polices aux frontières locales", a répondu Frontex dans un communiqué de presse.

Adossés à leurs deux voitures, Christian, 31 ans, et Jan, 42 ans, sont peu loquaces quand ils décrivent la manière dont eux-mêmes interceptent les réfugiés. Les deux Allemands sont en binôme cet après-midi de début septembre. Ils font leur patrouille avec Mario, un policier albanais de 28 ans. Jan parle en dernier et plaisante peu. La dernière fois qu’il a arrêté des migrants, c’était il y a deux jours seulement. Ils étaient vingt-deux à se faire arrêter par les autorités. "Les familles ne courent pas. Lorsqu’on les trouve, elles restent ensemble. Elles viennent souvent d’Irak. Les hommes seuls, à tous les coups ce sont des Algériens, des Marocains... Eux, dès qu’on les voit, ils s’enfuient. Alors on les rattrape et on les immobilise", raconte-t-il,sans confirmer s’il passe les menottes aux plus agités. Une fois regroupés, les gardes-frontières appellent la police albanaise pour qu’elle conduise les demandeurs d’asile dans un centre où l’on prend leur identité. "Quand il y a beaucoup de familles, les femmes et les bébés sont emmenés en premier. Ça a été le cas il y a un mois environ." Difficile de connaître la durée et les conditions dans lesquelles les personnes restent à l’intérieur de ce lieu sous contrôle. Elles sont ensuite déplacées jusqu’à Tirana, la capitale albanaise, ou à Babrru où se trouve le seul centre de demandeurs d’asile du pays. La patrouille du jour termine son dernier tour pour vingt heures, elle est ensuite rejointe par une autre équipe.

La nuit tombe sur les vallées de Kapshticë. À part au poste-frontière, les lampadaires se font rares dans les villages aux alentours. Un peu plus tôt dans la journée, alors que le soleil dissipait chaque coin d’ombre, un berger a été interrompu dans sa balade quotidienne par les agents de Frontex. À la question "Avez-vous vu des migrants passer?", le vieil homme semblait gêné de répondre devant les autorités et les journalistes. En baissant la tête, ses yeux presque dissimulés sous son large chapeau beige, il souffle: "Le jour il n’y a personne. Mais la nuit, c’est autre chose..." Ces arrivées plus fréquentes sont confirmées par Anton et Pavel, deux gardes-frontières tchèques en mission pour l’agence européenne. De vingt heures jusqu’au petit matin, en plus d’une autre équipe, ils scrutent les collines grâce à une caméra thermique. Elle est installée sur le toit de leur camionnette. "Avec de bonnes conditions météo, on peut voir jusqu’à 20 km. Mais en moyenne, la caméra peut zoomer jusqu’à une dizaine de kilomètres depuis notre position", explique Pavel, le responsable de l’équipe et chef de la police de Brno dans son pays d’origine. Devant les deux moniteurs fixés au mur, les militaires peuvent observer le moindre détail, zoomer grâce au joystick, faire la mise au point, enregistrer une séquence et prendre des photos. Toutes les nuits, ils disent identifier un à trois petits groupes de migrants. Une fois à l’écran, Pavel et Anton doivent prévenir la police albanaise, mais des agents de Frontex peuvent aussi aller à la rencontre des personnes. C’est ce que l’on voit sur un enregistrement réalisé le 21 août dernier. Les militaires rejoignent trois hommes. Ils encerclent les demandeurs d’asile, les font asseoir et gardent la lampe torche sur eux. Une fois contactées, les autorités albanaises les récupèrent et les conduisent au centre situé à proximité du poste-frontière. C’est souvent Andi qui se charge d’appeler la patrouille: il est le seul Albanais à travailler directement avec l’équipe qui gère la caméra thermique. Avant Frontex, le jeune homme de vingt-cinq ans travaillait au nord du pays, il vérifiait les passeports. Avec son brassard bleu, Andi semble satisfait de son poste actuel, où il a davantage de responsabilités.

643 agents et 320 millions de budget

Cette coopération entre police locale et agents européens déployés par les États membres est largement mise en avant par Frontex. Avec sa croissance inédite, l’agence ne plaît pas à tous les pays d’Europe, à l’image des gouvernements populistes qui craignent une perte de leur souveraineté. Au siège de l’agence, à Varsovie, Izabella Cooper ne loupe jamais un moment pour rappeler que Frontex n’existerait pas sans les pays européens. Une manière de faire passer l’idée que "le bras armé de la politique migratoire européenne", comme l’appellent ses détracteurs, reste sous contrôle. Un avis qui n’est pas du tout partagé par le collectif de chercheurs et d’associations Frontexit. Pour ce collectif, il existe un réel manque de transparence sur l’activité de l’agence. "L’UE poursuit une course effrénée au renforcement de Frontex alors qu’aucune étude d’impact de ses activités actuelles sur les droits fondamentaux n’a été réalisée. L’agence est à l’image d’une Europe qui s’enfonce dans une logique toujours plus sécuritaire au détriment des droits des personnes exilées, mais également de leurs soutiens."

Au onzième étage de l’immeuble moderne, situé dans le quartier d’affaires de la capitale, cette ancienne porte-parole des Nations unies essaie de justifier le rôle que joue Frontex: "Les pays européens n’étaient pas préparés à affronter la crise migratoire de 2015. Ils n’avaient pas assez de matériel ni même de connexion internet sur les îles grecques, par exemple. Au début, de nombreuses personnes n’ont pas été enregistrées. La priorité était d’établir à nouveau le contrôle aux frontières." La "prise de conscience" de la part des États membres a initié une refonte de l’agence afin qu’elle dispose de pouvoirs élargis. Ce changement a donné naissance à la réforme adoptée en 2016 par le Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement. Un véritable tournant dans les prérogatives de Frontex, confirmé par une nouvelle réforme en ce sens en octobre 2018. Le nombre de fonctionnaires est passé de 309 en 2015 à 643 en 2018, et le budget annuel a bondi de 143 à 320 millions d’euros durant cette même période. "L’UE a reconnu le fait que Frontex ne devait pas fonctionner dans l’urgence. Notre rôle n’est pas d’éteindre le feu. Nous devons le prévenir", explique Izabella Cooper.

Pour réaliser cet objectif, Frontex peut désormais compter sur ses propres ressources matérielles. Le texte prévoit en effet que l’agence puisse acheter elle-même, ou louer sous la forme de leasing, tout ce dont elle a besoin pour accomplir ses opérations. "Les difficultés que rencontraient les États à sécuriser et protéger leurs frontières ont montré que Frontex devait aussi être renforcé, notamment sur les terrains en tension. Nous pouvons désormais acquérir nos propres équipements – hélicoptères, avions, véhicules de patrouille...", se réjouit Izabella Cooper, dans la salle de crise de l’agence. Derrière elle, quatre grands écrans diffusent des images de bateaux en pleine mer, des tableaux et des courbes. Entre les trois rangées de bureaux, tous munis de deux écrans d’ordinateur par poste, Disma Malgarini explique d’où viennent les données que l’on voit apparaître. "Ce sont des images en temps réel que nos experts observent 24 heures sur 24, avec des relais sur plusieurs jours. Elles peuvent être émises par une caméra ou un radar installé sur nos plateformes aériennes : un avion, un drone, un satellite ou même un ballon", explique le directeur de cette salle. Ce "ballon" est un aérostat qui repose sur deux appels d’offres réalisés en novembre 2017 et octobre 2018, d’une valeur de 400000 et 500000 euros. Le recensement des appels d’offres montre que depuis la réforme de 2016 pas moins de soixante-dix appels d’offres ont été lancés, pour une valeur totale de plus de 340 millions d’euros.

Ce budget, Manuel Capa l’a en travers de la gorge. Matelot depuis huit ans pour le Salvamento Maritimo, ce père de famille et membre du syndicat espagnol CGT (Confederacion General del Trabajo) est en première ligne pour récupérer les hommes, femmes et enfants qui risquent leur vie en traversant le détroit de Gibraltar. La structure publique espagnole qui s’occupe des sauvetages en mer fait pâle figure à côté des finances de Frontex. Au port de Tarifa, la ville à l’extrême sud de l’Espagne, le syndicaliste décrit un des navires qui part au large pour récupérer les rescapés des embarcations précaires, ces fameux "pateras". "Voici le Maria Zambrano, du nom de la philosophe espagnole qui a dû fuir le régime de Franco. Dix à douze personnes sont à bord. On commence par lancer une corde à l’avant puis à l’arrière du bateau où se trouvent les migrants, et on s’approche tout doucement", explique-t-il en pointant du doigt le bateau orange de trente-neuf mètres. Derrière lui, posée à même le sol en béton, une patera a été ramenée au port. Entre les six bancs de cette barque de pêcheurs, utilisée par soixante migrants quelques jours plus tôt, les stigmates d’une traversée mortelle: parmi deux tee-shirts et un jean tâché, quelques bouées jonchent à même le sol. "Elles sont trop fines pour sauver la personne de la noyade", rappelle Manuel Capa, qui déplore un manque important d’effectifs et de moyens pour la mission première du Salvamento Maritimo: sauver des vies. L’organisation compte sur quatre-vingts personnes pour surveiller pas moins de six cents kilomètres de frontière maritime de Carthagène à Barbate. Frontex déploie actuellement cinq navires, deux hélicoptères et 292 agents sur place. Pourtant, le Salvamento Maritimo collabore très peu avec l’agence. "On ne les voit jamais. En fait, personne ne sait vraiment ce qu’ils font", explique un capitaine de l’organisation, qui souhaite rester anonyme par peur de représailles.

Sous-traitance du contrôle des frontières

En Espagne, Frontex annonce effectuer les opérations Hera, Indalo et Minerva. La première opération date de 2006 et il s’agit d’une mission pionnière pour l’agence. Elle consiste à patrouiller, avec la flotte de chaque pays concerné, le long du Maroc, du Sénégal et de la Mauritanie pour intercepter les personnes qui veulent rejoindre les îles Canaries et les ramener à leur port de départ. Les deux autres missions évoluent du côté méditerranéen depuis 2014. "Frontex observe mais ne sauve pas", poursuit le pilote du bateau. Quand nous revenons du large après le secours d’une patera, une vingtaine de personnes de la Croix-Rouge attendent les réfugiés au port pour les accueillir et identifier les premiers soins, secondés par plusieurs policiers espagnols de la Guardia Civil. Une quinzaine d’agents de Frontex sont là aussi. Ils prennent des notes et repartent." La présence des militaires de la Guardia et ceux de l’agence européenne n’est pourtant pas un hasard, tant la surveillance et le secours le long de la frontière maritime espagnole échappent de plus en plus aux organisations civiles, comme le Salvamento Maritimo. Une reprise en main qui s’accompagne d’accords bilatéraux entre l’Espagne, l’Union européenne et le Maroc. Cette politique a fait chuter le nombre d’arrivées de migrants dans la péninsule, passant de plus de 60000 personnes en 2018, année où l’Espagne fut le pays le plus touché d’Europe par l’arrivée de demandeurs d’asile, selon l’Organisation internationale des migrations, à moins de 16000 en 2019. Pour "féliciter" ses interlocuteurs pour ce résultat, Fabrice Leggeri s’est rendu à Rabat en juin dernier. Il a pu rencontrer le ministre marocain de l’Intérieur, Noureddine Boutayeb et son cabinet. Frontex est en terrain connu en Afrique. L’agence, preuve de son pouvoir au-delà de l’Europe, y déploie déjà de nombreux officiers de liaison, notamment au Niger. Une implantation qui ne risque pas de faire taire les organisations non gouvernementales (ONG) sur l’externalisation du contrôle des frontières de l’Union européenne et le pouvoir grandissant que détient désormais l’agence Frontex•.

Dossier spécial - Travail des migrants dans la forteresse Europe

Table of contents

Hesamag_20_FR_32-36.pdf

Related content

Lesbos : avant-poste de la forteresse Europe

Un livre concis, percutant, indispensable. Le sociologue suisse Jean Ziegler s’est rendu en mai 2019 à Lesbos en Grèce. Il y a rencontré des... lire plus

Travail des migrants dans la forteresse Europe

Plus de vingt-deux millions de migrants en séjour légal et un nombre plus difficile à déterminer de migrants “sans papiers” vivent en Europe... lire plus