Les murs du bureau de Magid Magid au Parlement européen sont nus. Ce n’est pas étonnant : en principe, le mandat de ce parlementaire récemment élu pour le Green Party (parti vert écologiste du Royaume-Uni) n’est qu’un contrat de courte durée. Au moment où nous effectuons cette interview, l’échéance du Brexit (sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne) se rapproche, ce qui signifie que notre hôte pourrait bien être amené à refaire rapidement ses bagages. Dans un tel contexte, la décoration semble un exercice inutile.

Interview de Magid Magid, député européen britannique

Cinq mois d’exercice d’un mandat politique, c’est une période qui est tout juste assez longue pour créer une première impression et Magid Magid est un expert en la matière. Noir, jeune, musulman, particulièrement direct dans son expression, il ne ressemble pas à un homme politique habituel, pas plus dans ses propos que dans ses choix vestimentaires. Né en Somalie, M. Magid est arrivé au Royaume-Uni quand il était enfant, avec sa famille, des réfugiés fuyant la guerre civile. Il a grandi à Sheffield, une ville du nord de l’Angleterre, dans la région du Yorkshire, où il a adhéré au parti Vert. Élu d’abord comme mandataire local, le jeune Magid a fait la Une des journaux nationaux en 2018 lorsqu’il est devenu Lord-maire de Sheffield, un poste que l’on retrouve dans les plus importantes villes du Royaume-Uni. En révolutionnant un rôle traditionnellement protocolaire, ce jeune militant devenu responsable politique a choisi pour sa photographie officielle une photo prise alors qu’il était perché sur un balcon de l’escalier de l’hôtel de ville dans une tenue qui associait la lourde chaîne dorée propre à sa fonction et ses bottes de la marque Dr. Martens de couleur verte. Totalement favorable à l’immigration et hostile à toute politique raciste, lorsque M. Magid ne condamne pas l’immobilisme dans ses interventions ou sur son compte Twitter, il préfère laisser ses T-shirts parler pour lui, en affichant généralement des messages explicites tels que "Immigrants Make Britain Great" (les immigrés font de la Grande-Bretagne un grand pays) ou "F*** Fascism" (B*** le fascisme). Il a fait campagne contre le Brexit, tout en ne ménageant pas ses critiques à l’encontre de l’Union européenne (UE). À présent, il s’emploie à secouer la politique européenne, même s’il n’a que peu de temps pour le faire.

Magid Magid, votre style de communication est très créatif et même théâtral. Par exemple en tant que Lord-maire de Sheffield, vous avez "interdit de séjour" Donald Trump dans votre ville et vous avez déclaré une "journée de solidarité avec le Mexique" (au cours de laquelle vous avez porté un sombrero). Avez-vous repris en partie ce style pour assumer votre rôle de membre du Parlement européen ?

C’est une bonne question. Je cherche toujours à mobiliser les gens. Pour moi, il s’agit avant tout d’essayer de capter l’attention des gens avec un message positif. En particulier lorsque la capacité de concentration se fait toujours plus brève, la question qui se pose est de savoir comment faire entendre sa voix dans le vacarme ambiant.

Je suis désolé de dire que je n’en ai pas fait autant que je l’aurais voulu, principalement à cause du Brexit. D’une certaine manière, c’est comme si ce processus avait étouffé ma créativité. Avant, j’avais l’impression de pouvoir projeter ma pensée dans l’avenir, j’avais la chance d’être en mesure de planifier les choses. Mais aujourd’hui, tout est devenu un peu chaotique. On prétend souvent qu’en politique, une semaine, c’est long, mais avec le Brexit, il s’agit plutôt d’une question d’heures... !

Si le Brexit entre en vigueur, vous risquez de rester peu de temps au Parlement européen. Que pouvez-vous espérer réaliser dans un délai aussi court ?

J’essaie de passer aussi fréquemment que possible au Royaume-Uni parce que je continue à penser que nous devons reposer la question du Brexit au peuple britannique, soit dans le cadre d’une élection générale, soit lors d’un référendum. À moins que ce ne soit les deux. Je n’ai pas été ravi d’apprendre que dans les quatre mois de mon mandat de parlementaire européen, il y avait un mois de congé et c’est pourquoi je n’ai pas pris de vacances au mois d’août. C’est ainsi que dans la région que je représente, le Yorkshire et Humber, j’ai beaucoup parlé avec des gens, favorables au Brexit, des gens qui n’avaient pas voté pour moi. Je pense qu’il est bon d’avoir des conversations de ce genre, même si elles sont difficiles et souvent ingrates. Il faut essayer de dégager des points d’entente. Je cherche également à remobiliser les partisans du maintien dans l’Union, à alimenter leur enthousiasme.

Vous avez exprimé votre soutien à l’organisation d’un second référendum. Que pensez-vous des arguments avancés à la fois par la droite et la gauche selon lesquels cette option pourrait être considérée comme antidémocratique ?

La démocratie n’est pas statique. Actuellement, nous sommes poussés vers un Brexit sans accord. Une telle situation n’était pas envisagée au moment du référendum et personne n’avait fait campagne pour une telle formule. Certaines personnes qui ont voté pour le Brexit souhaitent malgré tout continuer à bénéficier de certains des droits de l’UE. Il est dans l’intérêt de chacun de voter et de protester contre la situation. En fin de compte, la campagne des partisans du Brexit était basée sur des mensonges et sur la peur, ce qui les a amenés à violer les règles électorales. Nous avons droit à un référendum honnête et équitable et la possibilité de rester dans l’Union européenne doit figurer dans les choix soumis au référendum.

Je ne pense pas non plus que l’on puisse faire campagne uniquement pour le maintien dans l’Union européenne, parce que, selon moi, cela reviendrait à accepter le statu quo. Nous devons à la fois rester et réformer. Nous devons mettre en avant une proposition indiquant comment nous voulons voir l’Union européenne changer. Par exemple, Ursula von der Leyen [la présidente de la nouvelle Commission européenne], d’où vient-elle? De nulle part. Ce serait formidable si chaque citoyen européen avait la possibilité de voter pour élire directement le président de la Commission. Nous devrions aussi avoir des candidatures multiples proposées par le Parlement européen, plutôt que quelques personnes à peine, suggérées par le Conseil européen des chefs d’État ou de gouvernement des États membres.

Qu’en est-il de la politique européenne, au-delà du Brexit ? Si la durée probablement brève de votre mandat de parlementaire européen signifie que vous devez établir des priorités, quels sont les problèmes les plus importants à vos yeux ?

J’attache une grande importance à la question des réfugiés. Je viens de Somalie et ma famille a dû fuir la guerre civile. Nous nous sommes retrouvés à Sheffield, qui a une longue et riche histoire d’accueil de gens venus de partout dans le monde. Mais personne ne choisit de quitter sa maison, ses amis, sa communauté et tout ce qu’il possède, à moins de ne pas avoir d’autre choix.

Je pense que la crise des réfugiés constitue l’épreuve de vérité pour l’Union européenne. Nous devons cesser d’agir comme s’il s’agissait d’une sorte de nuisance. Il est impossible de ne pas prendre position face à cette question, il est impossible de ne pas choisir entre ce qui est juste et ce qui est faux. Bien entendu, tout ne peut pas se déterminer dans des termes aussi manichéens, mais nous parlons ici de la préservation de la vie humaine, en particulier quand il s’agit d’enfants réfugiés non accompagnés qui sont particulièrement exposés aux risques des persécutions et de la traite d’êtres humains.

L’une des choses que je souhaite vraiment voir l’Union européenne faire, c’est de se montrer plus ferme vis-à-vis d’États comme l’Italie, qui sous le précédent gouvernement semblait se complaire à vouloir faire de la Méditerranée une sorte de cimetière. Mais aussi vis-à-vis du Royaume-Uni, par exemple, qui ne prend pas sa juste part de réfugiés. Je veux qu’une volonté politique se manifeste en termes de politique et de dispositions légalesplus affirmées permettant à l’UE de jouer un rôle plus actif. Je veux également que l’Union européenne crée des couloirs de sécurité pour les réfugiés et obtienne la suppression des centres de détention en Libye.

Pensez-vous que le discours sur les migrations, les races et l’origine ethnique soit devenu plus toxique au cours de ces dernières années ?

Absolument oui. C’était l’une des raisons du vote pour le Brexit, mais aussi l’un des outils utilisés pour inciter les gens à voter pour ce Brexit. Pourtant, c’est absurde. Nous savons, sur le plan statistique, sur le plan économique, et quels que soient les facteurs que l’on prenne en considération, que les migrants représentent un avantage plutôt qu’une charge pour l’économie britannique, pour la culture, à tous égards.

Même le langage qui est utilisé comme lorsqu’on parle d’un migrant comme étant une personne "illégale". Personne ne peut être "illégal". Tous ces mots ont un sens. La déshumanisation des personnes peut conduire au meurtre.

Vous avez vous-même fait l’expérience d’un incident survenu à Strasbourg lorsqu’une personne dans le Parlement vous a demandé de partir, lors de votre premier jour de travail - un incident que les militants antiracistes ont d’ailleurs mis en lumière pour souligner le problème du manque de diversité dans la politique européenne. Avez-vous rencontré beaucoup de préjugés au sein de la "bulle européenne" ?

Ce n’est absolument pas propre au Parlement européen. Vous retrouvez ce phénomène dans toute une série d’espaces et d’environnementsdifférents. Nous avons été socialement conditionnés à nous attendre à ce qu’un politicien présente un certain aspect et lorsqu’une personne de couleur occupe une position d’autorité, les gens sont très sincèrement déroutés. Au début, il y avait des gens qui me demandaient pour quel parlementaire je travaillais.

Dans l’ensemble, les gens que nous élisons pour être nos dirigeants ne reflètent pas la diversité des personnes qu’ils sont censés représenter. Et si nous voulons vraiment arriver à une société basée sur l’égalité et la justice, nous devons résoudre ce problème.

Il ne se passe pas de jour où je ne sois pas confronté à l’un ou l’autre dérapage raciste, que ce soit au travers des médias sociaux, par courriel, dans des lettres. Des gens me disent: "Peut-être devriez-vous un peu modérer votre ton, Magid, peut-être ne devriez-vous pas être trop politique." Mais je n’ai pas ce privilège. Je suis noir, je suis un réfugié musulman et je vis dans le climat politique actuel. Ce serait une injustice si je n’utilisais pas mon espace d’expression en ligne ou ma voix pour réellement m’attaquer aux problèmes et défendre certaines causes. Les choses sont ainsi mais j’ai le cuir épais, comme on dit. Ici, au Parlement européen, en tout cas, je ne peux pas facilement distinguer un fasciste d’un non-fasciste parce qu’ils portent tous des costumes... Alors je me contente de sourire et de dire bonjour.

Vous êtes membre du Green Party et lors de ces dernières élections européennes nous avons assisté à ce que certaines personnes ont appelé une "vague verte". Les syndicats évoquent souvent l’importance de garantir une "transition juste". Pensez-vous vous aussi qu’il doit s’agir d’un élément essentiel dans une politique climatique ?

Oui et c’est notre responsabilité d’agir en ce sens. Cela signifie qu’il faut former les gens pour qu’ils développent des compétences nouvelles, afin de pouvoir travailler dans les secteurs du renouvelable. La justice sociale va de pair avec la justice climatique dont nous parlons: l’une ne va pas sans l’autre. Donc nous devons examiner comment notre économie fonctionne, nous devons nous assurer qu’il existe des emplois durables pour les gens, que les gens ne vivent pas en deçà d’un seuil de pauvreté et qu’ils reçoivent un salaire décent qui leur permet de ne pas se contenter de survivre, mais aussi de vivre un épanouissement personnel. Tous ces éléments sont en interaction.

Chaque pays européen a ses propres problèmes et les pays européens se situent tous à des stades différents. Je comprends bien qu’il ne peut y avoir une seule politique globale pour tous. Mais nous (les Verts), nous aimerions voir chaque pays de l’UE dans le cadre de sa programmation budgétaire placer le changement climatique au rang des priorités et ramener les émissions au strict minimum. Et nous devons commencer à œuvrer pour que chaque pays apporte sa contribution et collabore à la réalisation de cet objectif commun – ce qui signifie aussi qu’il doit y des sanctions. Cette action, nous la menons pour protéger notre planète et chacun est donc concerné•.

https://twitter.com/MagicMagid

Dossier spécial - Travail des migrants dans la forteresse Europe ETUI

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