L’écrivain Angelo Ferracuti nous emmène à travers la Plaine de Gioia Tauro en Italie en compagnie de syndicalistes itinérants à la rencontre des travailleurs nomades qui récoltent les agrumes pour des salaires de misère. Des migrants africains pour la plupart qui ont fui des situations dramatiques dans leur pays et trouvent en Italie des conditions de vie et de travail souvent bien éloignées de leurs espérances. Reportage à la rencontre de Rocco et ses frères.

La camionnette blanche part à l’aube, alors que la faible lumière des lampadaires éclaire à peine les pâtés de maisons de ces quartiers déserts, les maisons, les champs, les zones industrielles qui s’étendent à l’infini, les bâtiments des usines abandonnées. Rocco Borgese, secrétaire général de la FLAI CGIL de la Plaine de Gioia Tauro, aux moustaches et à la barbiche soigneusement taillées, le regard vif, conduit lentement. Il me parle sur un ton passionné de quelqu’un qui portait le même prénom que le sien, Rocco Pizzarulli, le Di Vittorio de la région, "caporale" (contremaître) pour le duc Sforza mais qui ensuite embrassa la cause des travailleurs agricoles exploités, les "cafoni" et créa la bourse du travail de Polistena. À l’arrière ont pris place Dumbia Mohamed, ivoirien, et Jacob Atta Kwabena, ghanéen, encore ensommeillés et taciturnes : des syndicalistes itinérants. À raison de trois fois par semaine, ils parcourent ensemble le territoire de la plaine pour parler avec les travailleurs qui récoltent les oranges et les mandarines dans les campagnes, les deux tiers sans contrat régulier, à raison de 50 centimes la caisse d’oranges et d’un euro la caisse de mandarines. C’est un salaire famélique qui leur permet, en travaillant de l’aube au coucher du soleil, de péniblement gagner vingt-cinq euros par jour, dont il faut encore ôter le "pizzo", la commission de trois euros destinée au caporale, et trois autres euros pour payer un sandwich et un peu d’eau.

Nombreux sont ceux qui ne s’arrêtent même pas pour manger afin d’augmenter un peu leur maigre pécule. Les syndicalistes itinérants distribuent des gants, des chaussettes, des écharpes, en demandant aux travailleurs s’ils ont besoin d’assistance. Les autres jours, ils les passent à la bourse du travail où ils viennent en aide aux demandeurs d’asile, aux chômeurs, à tous ceux qui ont besoin d’une aide économique. "Le matin, je vais au bureau, où arrivent des étrangers comme moi qui ont besoin des documents nécessaires au renouvellement de leur permis de séjour et j’accompagne les gens au commissariat, je contrôle les contrats, les recours, je contacte les avocats", raconte Dumbia. "Les problèmes d’exploitation sont à l’ordre du jour, m’explique Jacob. Je connais un Gambien qui a travaillé pendant huit mois à tailler les arbres, à conduire des engins et qui n’a jamais été payé. J’ai appelé Rocco, nous lui avons proposé de déposer plainte pour déclencher une inspection mais immédiatement après, notre homme a disparu."

Des travailleurs nomades

Quand arrive le moment de la récolte, ces travailleurs nomades reviennent ici depuis le Trentin, le Piémont ou d’autres sites du Sud comme Naples et Foggia, ou depuis les serres siciliennes, à la recherche de travail. Ils arrivent, assommés par les heures de trajet, parfois des familles entières, avec des enfants en bas âge, leurs bagages entassés sur de vieilles automobiles, ou après un voyage en train long de plusieurs jours. Avant eux, des Italiens travaillaient dans l’agriculture, jusque dans les années 1960, puis sont arrivés les Marocains, les Polonais et les Albanais, ceux-là mêmes dont Alessandro Leogrande a relaté l’histoire dans un livre devenu désormais un classique de la littérature de reportage : Uomini e caporali (Feltrinelli).

Cinq mille personnes sont arrivées en Italie depuis le Ghana, le Mali, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, ou en provenance du Nigéria, du Sénégal, du Niger... Les mêmes que ceux qui habitaient dans les baraquements de San Ferdinando, évacués il y a deux semaines, et où ont péri dans des incendies Surawa Jaithe, un Gambien de 17 ans, le Sénégalais Moussa Ba, 29 ans, et la jeune Nigériane Becky Moses, 26 ans. Le feu semble avoir été mis à sa baraque par une mère de six enfants, Lisa Potter, animée par une sorte de jalousie. C’est là qu’habitait également le Malien Soumaila Sacko, syndicaliste de l’USB, abattu en juin dernier à San Calogero, alors qu’il recueillait de vieilles tôles avec lesquelles il comptait pouvoir construire un abri dans une usine désaffectée. "Rien qu’en 2018, il y a eu sept incendies, raconte Rocco, je me suis rendu sur place et j’ai eu l’impression d’être arrivé en enfer; trois de ces incendies ont été mortels." La FLAI a payé le rapatriement de la dépouille de Moussa Ba au Sénégal. "Pour moi, la dignité humaine est fondamentale, poursuit-il sur un ton grave. Il était venu ici pour avoir une vie meilleure et il a trouvé la mort. Nous avons voulu lui donner une sépulture digne en Afrique, là où il était né."

J’ai vu la dépouille calcinée de la femme, sur cette photo épouvantable prise avec un téléphone portable, allongée sur une toile, couverte de boue, avec les quelques lambeaux de chair que l’on pouvait encore distinguer, des chairs noircies et brûlées, fendues comme des cratères.

Exploités par Coca Cola, Fanta, San Pellegrino

"Ici ce sont les multinationales qui dictent les règles du marché", affirme Rocco, qui cite Coca Cola, Fanta, San Pellegrino. "Les grands propriétaires vendent le produit en privilégiant la quantité, ce qui abaisse la valeur des agrumes et donc le salaire: c’est le marché qui crée l’exploitation. Le reste, c’est l’affaire de la ‘Ndrangheta. Le décret sécurité a placé pratiquement tous ces travailleurs dans une situation irrégulière et ils sont donc à présent encore bien plus exposés au chantage. S’ils ne se plient pas aux règles imposées par leurs patrons, ils sont licenciés."

La paie de base d’un ouvrier agricole devrait être de quarante-cinq euros, mais on peut arriver jusqu’à soixante. Les travailleurs en règle sont très rares, les autres sont tous occupés en noir, ou "en gris" comme on dit dans le milieu: ils ont un contrat factice, une lettre d’engagement pour une longue période – quatre ou six mois – mais ensuite lorsque l’employeur établit le décompte des jours de travail déclarés sur l’ensemble du trimestre, ce chiffre peut très bien ne pas dépasser six ou sept. "Ici, le véritable problème, c’est qu’on ne respecte pas les droits des travailleurs ; ces nouveaux esclaves sont bien commodes pour beaucoup de monde et, en particulier, pour la criminalité organisée qui, dans les faits, gère l’organisation du travail dans les campagnes", souligne Borgese. Là où l’on récolte surtout des fruits, ils donnent vingt-cinq euros par jour; lorsque la production est moins importante, ils payent à la pièce."

Aux premières lueurs du jour, ce peuple souterrain constitué par ces jeunes journaliers africains est déjà en mouvement. À Rosarno, à Gioia Tauro, le long des avenues pratiquement désertes, nous les voyons pédaler comme des fantômes avançant péniblement sur leur bicyclette, avec leur bonnet de laine qui leur couvre le visage, les gants pour protéger les mains crispées sur les poignées du guidon. Ils sortent, apparemment infatigables, après avoir passé la nuit dans des abris de fortune, des maisons de campagne abandonnées et sans eau potable, des ruines infestées de rats, ou encore un campement de tentes. Ces abris sont aménagés à quelques centaines de mètres des anciens baraquements de Gioia Tauro destinés à accueillir les migrants après les incendies. Avant l’opération d’évacuation, quelque trois mille cinq cents personnes vivaient dans ces baraques, parmi lesquelles Maicol, le boucher, et Issa, le coiffeur, qui s’était spécialisé dans la réparation des pneus de bicyclettes. On y trouvait des restaurants ethniques, une discothèque, une mosquée qui n’était rien de plus qu’un taudis où l’on avait placé des tapis pour s’agenouiller et prier, une église évangélique. Des taudis oui, semblables à ceux qu’on voyait jadis dans le film Miracle à Milan, avec des revêtements de cartons à l’intérieur et les piliers porteurs faits en bois ; des abris de fortune érigés par ces nouveaux damnés de la terre, avec des tôles et du plastique sur les toits, fabriqués avec des matériaux de récupération trouvés au hasard des rues. À l’intérieur, des braseros et des bidons où l’on allumait le feu pour se réchauffer, des matelas miteux récupérés dans les décharges. "Quand il y avait un problème, les carabiniers m’avertissaient, moi et les garçons, avant de sortir les menottes; ils nous appelaient aussi de la campagne quand il y avait du grabuge, des bagarres, raconte Rocco. Le 31 décembre, la rumeur s’était répandue que trois personnes avaient trouvé la mort dans un incendie, mais heureusement, ce n’était pas vrai. Nous nous sommes rendus sur les lieux depuis onze heures du soir jusqu’à cinq heures du matin." Ils sont les seuls à avoir établi de véritables rapports humains avec ces personnes, qui les connaissent, une relation de confiance s’est créée, et le syndicat itinérant a ainsi renoué avec un instrument qui était le sien à l’origine : le secours mutuel.

Dumbia et Jacob

Dumbia et Jacob, avant de devenir syndicalistes, ont été deux d’entre eux. Leur voyage, comme celui de tant d’autres, les a conduits à traverser le désert, à arriver en Libye et à affronter la mer jusqu’à l’île de Lampedusa. Chrétiens tous les deux, ils se sont échappés pour des motifs religieux, pour échapper à des pères autoritaires et des fondamentalistes islamistes. "Je jouais au football, à 17 ans je me suis enfui au Burkina Faso, un pays très pauvre", raconte le premier, grand et maigre, au visage fin et aux traits réguliers, alors que nous continuons notre route à bord de la camionnette. "Après, je suis arrivé à Tripoli ; là, je me suis arrêté pendant cinq mois, durant lesquels j’ai travaillé comme manœuvre." Le récit de son odyssée continue avec un enlèvement, la demande d’une rançon, la prison, un premier voyage achevé avant même de commencer, l’arrestation et la détention dans les prisons libyennes, puis la navigation pendant six jours en haute mer. "Je ne savais même pas que j’allais en Italie, je ne savais pas où nous allions, l’important, c’était de quitter l’Afrique", dit-il. Il a été débarqué à Lampedusa, puis transféré dans un camp de réfugiés à Turin. "Lorsque sur Facebook, j’ai vu qu’il y avait une équipe d’Africains qui jouait en troisième division à Bosco de Rosarno, j’ai décidé de descendre jusque-là." Tous les jours, il travaillait dans les champs et trois fois par semaine au moins il s’entraînait, après avoir fini sa récolte. Le dimanche il descendait sur le terrain pour encore se faire exploiter, en étant payé "à la performance" : si l’équipe gagnait, il touchait davantage. À cette époque-là, il jouait au football et il vivait aussi dans les baraquements avec son épouse Hpy, qui vendait des produits ethniques dans sa boutique. Rocco est passé par là avec Jacob, il tenait des réunions pour sensibiliser les travailleurs. "Je voulais que le syndicat devienne leur syndicat. Je cherchais à recruter d’autres jeunes gens pour le syndicat et celui-là parlait français ; au début nous l’avons utilisé comme une sorte de médiateur culturel. Avant de l’engager, dit-il, amusé, je lui ai pourtant fait passer un examen: je lui ai demandé de répéter à voix haute des phrases en italien comme dans un meeting et il s’est montré à la hauteur." Pour d’autres, comme le Ghanéen Nana Boakye Josa, barbe et cheveux bouclés, l’air épuisé, lui aussi volontaire de la FLAI CGIL, le voyage a été plus dramatique encore. Avec d’autres, il a traversé le désert du Niger : "Nous étions dix, a-t-il raconté encore terriblement marqué, huit sont morts: c’étaient des chrétiens et la police libyenne les a décapités sous nos yeux. Pour sauver ma peau, j’ai menti, en disant que j’étais musulman et en demandant où se trouvait la mosquée." Lui, c’est dans l’ancien campement de tentes qu’il a rencontré le syndicat. À ce moment-là, explique-t-il, il cueillait les agrumes dans le froid, sous la pluie, il pensait avec rage que ce travail était pénible et qu’il ne gagnait rien et il regrettait d’être venu jusqu’ici. "Mais à présent, où pourrais-je aller ? se disait-il avec angoisse. Je suis venu d’Afrique, j’ai échappé à la mort pour chercher une vie meilleure et je dors dans un endroit dégoûtant où toutes les nuits éclatent des incendies qui ont déjà coûté la vie à trois personnes."

Jacob, lui aussi, a perdu un ami pendant son voyage : "C’est une histoire que je ne veux plus raconter", dit-il pour commencer, alors que nous nous déplaçons vers les campagnes. "Un voyage horrible, nous avons marché pendant quatre jours sans eau, sans manger. Je n’imaginais pas qu’un jour dans ma vie, je traverserais le désert à pied." Quand son ami est mort, ils se sont arrêtés: "Nous avons prié, puis nous l’avons enterré sous le sable." D’autres ont encore des histoires différentes à raconter, à l’image de Paco, lui aussi volontaire comme syndicaliste itinérant, un grand type à l’air distingué, qui porte une paire de lunettes Ray-Ban et un blouson de cuir noir, et qui arbore un anneau d’argent scintillant à l’annulaire. Lui était géomètre, il a travaillé notamment sur une école maternelle multi-ethnique en Suède. Quand il est arrivé en Italie, il a travaillé pour une entreprise de construction à Schio, mais avec la crise du bâtiment, il a perdu son travail et il s’est retrouvé à la rue, puis, comme beaucoup d’autres, il est arrivé ici dans la plaine ; à présent, il vit dans la conciergerie d’une usine. Avant cela, il dormait dans une des baraques incendiées, celle où est mort Moussa Ba. "Avant d’aller dormir, il m’avait dit qu’il était très fatigué parce qu’il avait travaillé pendant de très longues heures. Un Ghanéen a cogné à ma porte, je suis sorti, l’incendie faisait déjà rage. Je n’ai pu sauver que le téléviseur et ma bicyclette. On sentait l’odeur de la chair brûlée, j’ai pleuré toute la nuit, je n’arrivais plus à dormir", m’a-t-il raconté.

Aux ronds-points, même si nous sommes en fin de saison, nous retrouvons les derniers travailleurs journaliers, au pont des arcades de Rosarno sud. Dumbia et Jacob, mais aussi Rocco, descendent de la camionnette; ils distribuent du matériel d’information, des gants de travail, des chaussettes en laine; au volant d’une voiture, un caporale les aperçoit: aussitôt, il démarre en trombe en faisant crisser ses pneus. Jacob s’arrête pour écouter Frank, un grand Nigérian au regard mélancolique, qui habitait dans les baraquements et qui aujourd’hui a été évacué et qui vit dans une maison abandonnée à la campagne, avec sa femme et sa petite-fille. "La maison est dangereuse, il fait très froid et..." dit-il, puis il s’interrompt, sans réussir à finir sa phrase. Au carrefour de Scattareggia, au contraire, il n’y a personne. Il faut savoir qu’au plus fort de la récolte, on pouvait y trouver la plus grande concentration de la zone : chaque matin deux cents personnes se rassemblaient ici.

À Contrada Testa dell’Acqua, nous arrivons à un campement de containers. C’est là que vivait Jacob. À l’intérieur, il y a encore son ancien emplacement avec à l’arrière un poulailler et le jardin potager qu’il continue de cultiver. Gordon se trouve à l’entrée, à l’extérieur: à l’aide d’un rasoir, il taille la barbe d’un autre garçon. Il a vingt-trois ans et une crête de cheveux noirs qui lui descend sur la nuque. Il est arrivé ici depuis la Belgique, il joue au football en troisième division comme centre-avant, afin de renouveler son permis de séjour. Footballeur et barbier, pour obtenir les documents nécessaires, il fréquente aussi une école d’apiculture. Il est l’un des rares à avoir réussi à se libérer du système d’exploitation. De son côté, Moussa, la tête ovale et chauve, et qui porte des lunettes de soleil, élève des lapins à l’arrière du container où il vit. En Côte d’Ivoire, il élevait des lapins mais aussi des moutons, raconte-t-il. "Ici, le travail est terminé", dit-il d’un ton tranquille. Je partirai bientôt pour Turin et j’irai cueillir les pommes et les pêches à Saluzzo", ajoute-t-il, et rien ne dit qu’il retrouvera son emplacement et son lit à son retour ici en octobre pour la saison. Un autre Africain pourrait l’avoir précédé et l’occuper.

Au départ de Rosarno, nous prenons la route de Bosco, dans une campagne couverte de plantations d’agrumes, jusqu’à ce que nous empruntions un chemin de terre qui se perd entre les champs, jusqu’à Contrada Russo et Taurianova. Ici, après l’évacuation, deux cents journaliers sont venus vivre dans des fermes abandonnées, où les toits effondrés ont été recouverts de bâches de plastique; on trouve partout des bonbonnes de gaz abandonnées, des vieux matelas, des draps étendus et de nombreuses bicyclettes, abritées dans un hangar. Beaucoup de ces journaliers sont déjà partis, seul un garçon, qui tient à la main un téléphone portable diffusant de la musique reggae. Il parle tout seul en se balançant et dit, sans s’adresser à personne, "pas de travail aujourd’hui". Deux hommes sont assis, l’un en face de l’autre, sur deux divans défoncés et ils ont allumé un feu avec une souche d’arbre. L’un d’entre eux, venu du Mali, la barbe hirsute, les yeux exorbités, est parvenu à échapper à la guerre civile; c’est un demandeur d’asile, il montre ses papiers à Jacob; à l’arrière, un autre garçon, un Ivoirien, écoute de la musique provenant d’un haut-parleur relié à un téléphone portable : c’est Baffo qui chante l’hymne de l’équipe nationale de son pays.

Gioia Tauro : zone industrielle à l’abandon

Quand nous arrivons dans la seconde zone industrielle de San Ferdinando, nous sommes déjà en fin d’après-midi: le long des grandes artères désertes, les migrants, sur leur bicyclette, reviennent du travail. Derrière eux, il y a le port de Gioia Tauro et la mer, cachée par les massifs de lauriers-cerises; les grues pointent vers le haut, vers le ciel. "Cette zone industrielle n’a jamais décollé, m’explique Rocco tout en conduisant. La zone est entièrement abandonnée, les usines sont désaffectées. Il n’existe que quelques rares entreprises agroalimentaires actives dans le secteur des oranges." La zone où se dressait le campement de baraquements offre un spectacle impressionnant : les décombres accumulés font penser à un lendemain de tremblement de terre; partout, on ne voit que de la boue, des débris enchevêtrés, de la poussière. Dans les tentes qui s’élèvent de l’autre côté de la route, et qui pourraient bien devenir un nouveau bidonville, un chien, un berger de Maremme, erre en quête de nourriture, parmi les déchets exposés à ciel ouvert ; quelques hommes sont en train de contrôler des chaînes de bicyclette. Bazoma, un garçon aux cheveux très noirs vend du whisky au prix d’un euro le verre ; un autre se désole parce que l’on ne peut plus utiliser de bonbonnes de gaz pour cuisiner; un autre encore montre des documents à Dumbia, parce que sa demande d’asile a été rejetée et qu’il devra introduire un recours; d’autres encore appellent Rocco de tous les côtés, chacun avec une demande différente.

Un peu plus loin, sur le côté opposé, au bout d’une longue rue, on découvre le nouveau campement: cinquante tentes pour sept cents places, sous la surveillance des carabinieri (gendarmes) et de la police. Un gardien contrôle les allées et venues; on n’entre que muni d’une carte magnétique. À côté, l’Hospitality School organise des cours d’italien, mais le bâtiment abrite également un guichet d’orientation juridique, géré par la FLAI. À l’entrée, les jeunes reviennent du travail, en traînant leur bicyclette, d’une démarche athlétique et souple, et se perdent dans les allées. Ester Momo est une jeune fille nigériane, sans domicile fixe, les cheveux courts, vêtue d’un parka vert foncé, le regard triste et défait. Ses parents, chrétiens l’un et l’autre, ont été assassinés par Boko Haram, l’organisation terroriste d’idéologie salafiste djihadiste. Originaire du nord-est du Nigeria, elle s’est échappée parce qu’ils la poursuivaient et elle a demandé l’asile politique. À présent, elle est à la recherche d’un logement. Dans ce monde, les femmes sont le maillon faible. C’est du moins ce que m’affirme Yasmine, une femme corpulente au visage large et aux formes généreuses: "Le travail est trop dur, dit-elle, les femmes gagnent moins, dix euros, parce qu’elles ne réussissent pas à récolter plus de dix cassettes par jour." Parfois, dans la tente, elle désespère: elle pense que le lieu où elle vit est absurde, elle se demande pourquoi elle est arrivée là, et elle a la nostalgie de son pays. Quand elle parle au téléphone avec sa fille, celle-ci lui demande d’un ton suppliant: "Quand reviens-tu ?" Elle s’est échappée du Ghana avec Asuma parce que celui-ci avait épousé deux femmes, et puis ils se sont disputés : telle est du moins sa version des faits. Elle raconte que là où elle travaille comme journalière, on lui donne trente euros par jour: "Ce n’est vraiment pas grand-chose, mais je dois l’accepter pour survivre." Un lit est posé dans un coin de la tente, avec à côté des sacs contenant des vêtements, des chaussures et de l’autre côté des casseroles et des poêles; au-dessus, des draps sont étendus sur un fil; au plafond pendent des petites lampes, de petites lumières multicolores, aux allures psychédéliques, brillantes, comme celles qu’on utilise pour décorer les arbres de Noël. Le travail est pénible pour tous, c’est l’avis unanime de tous les garçons que je rencontre, comme Omar, un Sénégalais, une sorte d’homme à tout faire : "À présent je vais aller faire le barman et, en mai, je ferai la plonge à Tropea." Oui, ce travail de cueillette est pesant: se lever à l’aube, parcourir des dizaines de kilomètres à bicyclette, mettre des vêtements légers pour mieux travailler et donc subir le froid, la pluie, le vent, l’eau qui mouille les vêtements, s’abaisser et se relever sans cesse à chacune des heures de la journée, puis nettoyer les serres emplies de pesticides. "Parfois, il faut ôter ses gants pour allumer le feu et se réchauffer", m’explique Jacob qui a travaillé dans les champs. "S’il pleut, l’eau pénètre partout."

Sur le chemin du retour, Dumbia descend à Gioia Tauro avec Jacob, nous salue et dit qu’il doit rentrer chez lui, Madame – comme Rocco a surnommé son épouse – l’attend : elle a été seule toute la journée. Arrivée en Italie, encore mineure, elle était destinée à finir sur le trottoir. La femme qui avait payé son voyage depuis le Nigéria faisait chanter sa famille, en disant que si on ne lui donnait pas d’argent, la fille serait tuée. "Je l’ai placée dans une communauté, à Riace, c’était encore une gamine, je l’ai épousée pour la sauver", m’a-t-il confessé cet après-midi-là, les yeux brillants, avec un filet de voix•.

Dossier spécial - Travail des migrants dans la forteresse Europe

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